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Après le concordat de Bologne

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Progressivement se met en place l’épiscopat de la période moderne dans un rapport qui s’équilibre entre le roi de France et le Saint-Siège, aux dépens de candidats locaux.

 

  • Bertrand de Romans (17 janvier 1566 - mort le 19 mars 1579)

    image002Armes : d’azur à un loup rampant d’or, au chef cousu de sinople, chargé de trois étoiles d’argent

     

    Le 22 juillet 1564, selon les termes du concordat de Bologne (1516), Charles IX nomma au siège vacant de Fréjus le prieur des Dominicains de Saint-Maximin, Frère Claude Estivent. Celui-ci mourut le mois suivant.
    Le roi choisit alors Bertrand de Romans et signa sa nomination, à Narbonne le 10 janvier 1565. Charles IX ratifiait en fait le choix d’une assemblée composée des chanoines de la cathédrale, de douze gentilshommes du diocèse et de douze bourgeois élus : Bertrand venait en second sur la liste de trois candidats proposés. Le pape Pie IV le confirma en lui donnant l’investiture canonique le 23 juin 1565 mais la mort du pape retarda l’expédition des bulles, affirme la Gallia Christiana, or Pie IV ne mourut que le 9 décembre 1565...
    Toujours est-il que les bulles que reçut Bertrand de Romans ne furent délivrées qu’au début de l’année 1566 : le 17 janvier, dix jours à peine après l’élection de saint Pie V.
    Bertrand de Romans était né vers 1515 à Figanières, d’Hugues de Romans, marchand et de Catherine Romégat ; il avait quatre frères et une sœur : Pierre, docteur en théologie et chanoine de Fréjus, Cyprien et Antoine qui continuèrent le commerce de leur père, un autre Pierre, écuyer et seigneur d’Agout, Sibille qui épousa Barthélémy de Néris, coseigneur de Bagnols.
    Ordonné prêtre en 1546, Bertrand de Romans était docteur en les deux droits. A l’époque de sa nomination, il cumulait les titres de prévôt de la cathédrale de Glandèves, chanoine d’Aix (il avait résigné sa stalle de Fréjus à son neveu Joseph, qu’il avait obtenue dès 1526 (!) par la résignation d’André Fieschi en sa faveur) et conseiller-clerc au Parlement de Provence (depuis le 12 juin 1555).
    Il fit profession de foi devant les évêques de Marseille et de Vence le 3 mars 1566 et fit prendre possession de son siège par son frère Pierre d’Agout le 20 octobre suivant. Il fut sacré dans la cathédrale le 6 janvier 1567.
    La région était alors en proie à des troubles violents à cause des guerres de religion. Les protestants avaient déjà pris pied dans la cité épiscopale, ils y comptaient un consul dès 1566 et essayaient d’y maintenir une école confessionnelle. En 1567, Bertrand de Romans fut délégué pour participer à l’assemblée du clergé de France qui se tint à Paris et vota une contribution financière pour soutenir le roi.
    L’année suivante l’évêque dut interdire le recteur de Saint-Eloi de Fayence « accusé d’avoir pris les armes contre le roi et les fidèles du Christ ». En 1568, malgré l’intervention des consuls, la population massacra dans une auberge de Fréjus où ils étaient descendus, l’escorte du baron René de Savoie, sieur de Cipières (prévôt excommunié de Pignans), chef du parti huguenot, qui tomba sous les coups du marquis des Arcs le 30 juin, malgré la parole donnée de le garder en vie. En réparation d’un meurtre aussi révoltant, l’évêque ne put que faire au baron de solennelles et ... catholiques funérailles !
    Bertrand de Romans fit preuve de zèle pour la foi, défendant ses diocésains du fléau de l’hérésie. Après 1572 deux partis s’affrontèrent violemment pour mettre la Provence en feu ; le sang coula jusque dans la cathédrale de Fréjus. Loin d’un simple clivage religieux le conflit prend la forme de l’opposition de bandes rivales où le clan anti-huguenot n’est pas en reste pour piller les églises et dont la politique devient souvent illisible à nos yeux. L’évêque s’employa à réparer les fortifications de la ville pour lui assurer la paix et à restaurer les châteaux de Saint-Raphaël et de Fayence, gagnant la reconnaissance des habitants qui saluaient en lui « le zélateur et amateur de ses pauvres brebis qui sont journellement exposées à l’invasion des loups ravisseurs qui ne tâchent que de dévaster et totalement ruiner le pauvre pays de Provence, menaçant surtout la ville de Fréjus. »
    Un apaisement s’imposa au bout de quelques années : le 15 avril 1575 une assemblée de bourgeois de toute la région se tint au réfectoire des Observantins de Fréjus pour jurer un Pacte d’Union contre les violences de part et d’autre ; une autre rassembla le clergé au réfectoire des Augustins de Draguignan le 28 octobre 1576, en vue des Etats généraux qui allaient s’ouvrir le 6 décembre à Blois et pour lequel fut mandaté le vicaire général Hélion Mosson.
    Pendant ce temps l’évêque devait administrer son diocèse au spirituel et au temporel : il autorisa le percement du canal pour l’assainissement du vieux port, il acheta pour son Eglise la seigneurie d’Auribeau que vendait le prévôt de Grasse et mena à bien la visite du diocèse entre 1569 et 1572, il mit de l’ordre dans les différents chapitres et dut en 1575 admettre l’établissement de celui de Draguignan dont les statuts avaient été approuvés cinq ans auparavant par le vice-légat d’Avignon, la même année il arbitrait le départ des Minimes de Fréjus pour Aix. Vigilant, Bertrand de Romans eût à lutter contre les empiètements qui menaçaient ses droits et pour maintenir la discipline dans les rangs du clergé.
    Après avoir participé à l’assemblée ecclésiastique d’Aix le 23 avril 1578, il se retira, malade, au château de Fayence où il mourut le 19 mars 1579. Il y fut inhumé dans l’église paroissiale.

  • François de Bouliers (22 mai 1579 - mort le 22 novembre 1591)

    image004Armes : d’argent au chef de gueules, à la bordure componée de Naples et de Jérusalem


    D’une famille originaire du Piémont, établie en Provence depuis le XIVème siècle, il est le fils de Philibert de Bouliers, seigneur de Mane et de Claude de Valpergue. Il était parent du cardinal Jean du Bellay (1492-1560). Licencié en droit canon, il fut chargé de diverses missions diplomatiques à partir de 1552, où il apparaît habituellement sous le nom d’abbé de Manne. Il était en faveur à la cour, en particulier auprès de Diane de Poitiers. Il avait été pourvu de bonne heure de bénéfices variés : l’abbaye de Blanchelande au diocèse de Coutances dont il est le premier abbé commendataire en 1557, qu’il résigna quand il reçut en commende l’abbaye de Lérins le 3 octobre 1575, l’abbaye de Notre-Dame de Bon-Port au diocèse d’Evreux et le prieuré de Bouche d’Aigre au diocèse de Chartres. Dans son activité diplomatique, il faut noter durant l’été 1560 son ambassade auprès de Pie IV qui s’apprêtait à lever la suspension du concile de Trente et dans cette perspective voulait sonder les princes. L’abbé de Manne fut envoyé à Rome pour plaider entre autres le droit du roi à convoquer les évêques alors que le Saint-Siège redoutait la tenue de conciles nationaux, et pour marquer de la répugnance à l’égard d’une simple continuation du précédent concile.
    Il est élu député à l’une des toutes premières assemblées du clergé de France, celle de Melun (1579-1580) où il côtoie parmi les délégués de la province d’Aix, outre l’archevêque Alexandre Canigiani et le vicaire général de Sisteron, celui qui sera son successeur sur le siège de Fréjus, le chanoine Gérard Bellenger.
    Lorsque dans l’après-midi du 22 septembre 1579, on vérifie dans la salle de la librairie du couvent des carmes de Melun les procurations des délégués à cette assemblée, celui qui avait été élu et enregistré comme « Révérend Père en Dieu Messire François de Bouliers, Sieur de Mane, abbé de Saint Honoré de Lérins » sait qu’il vient d’être désigné par Henri III pour l’évêché de Fréjus et en a même déjà reçu la collation canonique par Grégoire XIII le 22 mai 1579 (il est curieusement qualifié de « prêtre du diocèse de Turin » dans ses bulles de nomination).
    Il a même, comme évêque nommé, été présent à la procession de la Fête-Dieu à Aix, à laquelle avait assisté la reine mère, Catherine de Médicis venue présider à la paix qui y avait enfin été signée entres les partis qui déchiraient jusqu’alors la Provence.
    Le 3 octobre, il fait prendre possession de son siège et doit attendre probablement le congé de Noël (l’assemblée du clergé ne prendra fin que le 31 janvier 1580) pour faire son entrée à Fréjus, le 23 décembre 1579. Par la suite, il passera plus de temps au château des Arcs qui appartenait à son parent, Gaspard de Villeneuve, ou à celui de Cannes dont il disposait comme abbé de Lérins. Il fut surtout absorbé par un long procès qui le retint des années à Paris en vue d’obtenir confirmation de sa juridiction exclusive sur la ville de Fréjus contre ses habitants, ce qu’il obtiendra par arrêt du Grand Conseil 29 mars 1586.
    Durant ce temps, François de Bouliers déclarant ne pouvoir remplir les fonctions épiscopales « à cause des empêchements légitimes qui (le) retiennent pour raison de la détention et conservation des droits de (son) évêché », ce fut l’évêque de Vence, Audin Garidelli qui célébra les fêtes pascales à la cathédrale, procéda aux diverses ordinations et visita en trois mois les soixante-deux paroisses du diocèse, y découvrant les ruines matérielles et spirituelles accumulées par des années de conflit.
    Mécontents de l’arrêt du Grand Conseil rendu en leur défaveur, les consuls de Fréjus ouvrirent les portes de la ville au chef de la Ligue qui multipliait les hostilités contre le parti royal, Christophe de Villeneuve : les bourgeois et les chanoines favorables à l’évêque furent chassés de la ville, l’un d’eux fut même assassiné. La répression fut terrible. Réunis à l’église Saint-François-de-Paule le 22 septembre 1588, les notables durent promettre de vivre dans la concorde. Les ligueurs ne l’entendirent pas de cette oreille, qui continuèrent meurtres et pillages à partir et tout autour de la ville.
    On comprend que l’évêque n’y revint jamais, s’étant réfugié à Sisteron chez sa parente Marthe de Bouliers, prieure des Clarisses ; c’est là qu’il mourut le 22 novembre 1591. Il fut enseveli dans leur chapelle.

  • Gérard Bellenger (2 décembre 1592 - mort le 12 janvier 1596)


    image003Armes : d'azur, à la fasce crénelée d’or, accompagnée d’une molette du même posée au premier canton du chef


    Gérard Bellanger (ou Bellenger), originaire de Castellane, était docteur ès droits ; depuis longtemps chanoine d’Aix et conseiller-clerc au Parlement, il avait administré ce diocèse comme vicaire capitulaire pendant la longue vacance de plus de deux ans qui suivit la mort du cardinal Strozzi et précéda l’arrivée de Julien de Médicis entre 1571 et 1574. Avec d’autres bénéfices mineurs du diocèse de Fréjus, Gérard Bellanger était titulaire du prieuré de Notre-Dame de Beauvoir et Saint-Pierre, aux Arcs, dont il avait fait prendre possession le 21 janvier 1573 par Donat Gilly.
    Personnage éminent, il est élu député à l’une des toutes premières assemblées du clergé de France, celle de Melun (1579-1580) : la province d’Aix y envoie quatre représentants : l’archevêque Alexandre Canigiani, François de Bouliers, abbé de Lérins tout juste nommé évêque de Fréjus, et « vénérables personnes Maîtres Gérard Ballangier, docteur ès droits, chanoine de l’Eglise Saint-Sauveur d’Aix et Jean Aynimy, vicaire général de Sisteron ». De nouveau, il est distingué, le 2 mars 1585, pour représenter la province à l’assemblée du clergé de France qui se tint à Paris de septembre 1585 à juin 1586.
    L’assemblée de 1579-80 avait créé la fonction d’agent général du clergé ; elle devait être assumée par deux délégués qui auraient pour mission de gérer auprès de la Cour les affaires temporelles du clergé durant deux ans au terme desquels ils auraient à en rendre compte lors de l’assemblée suivante. En 1587, il revenait aux provinces d’Aix et de Tours de les désigner : le 4 décembre de cette même année Gérard Bellanger fut choisi pour cette charge prestigieuse qui lui échut à partir du 1er mai 1588.
    Il participa une troisième fois à l’assemblée générale du clergé de France, réunie au début de l’année 1588, où fut validé, le 4 février, son mandat d’agent du clergé.
    image008C’est donc ès qualité qu’il siégera aux Etats généraux de Blois à l’automne de la même année où, toujours avec son archevêque, il sera accompagné de l’archidiacre de Fréjus Hélion Mosson, docteur en droits et en théologie. On sait comment, avant la clôture des Etats, les prétentions du duc de Guise qui s’y exprimèrent amenèrent son assassinat le 23 décembre 1588, entraînant la France dans un tourbillon de violence. « Le 17 Janvier, tous les Députés prirent congé les uns des autres (...), tous marquèrent beaucoup de regret des choses passées, & grande appréhension des périls et troubles prochains ».
    Au mois d’août suivant, Henri III était assassiné.

    Rome, qui avait refusé dès le meurtre des Guises les nominations épiscopales faites par Henri III, ne voulut pas davantage entendre parler de celles d’un roi huguenot. De plus, en novembre 1590 le Parlement de Paris défendit à quiconque de demander ses provisions aux bénéfices ecclésiastiques en cour de Rome (interdiction qui ne fut levée qu’en 1596). Le pape ne put donc nommer alors qu’un nombre très limité d’évêques en France, tel l'écossais John Lesley à Coutances, le savant bénédictin Gilbert Génébrard à Aix (qui fut le seul à pouvoir prendre possession) et Gérard Bellanger pour le siège vacant de Fréjus. En effet, la Provence avait été gagnée au parti des ligueurs alors sous l’autorité du duc de Mayenne qui proposa ces deux derniers noms. C’est ainsi que Clément VIII préconisa par bulles signées du 2 décembre 1592 notre nouvel évêque. Habitué des assemblées nationales, il siégea avec son métropolitain aux Etats de la Ligue tenus à Paris en 1593 et partagea ensuite sa disgrâce après l’avènement d’Henri IV : « le Roi fit saisir son temporel, et comme il persistait dans sa rébellion, on pensa à le chasser de son évêché ; le Parlement le condamna à un bannissement perpétuel. » L’affirmation de Girardin à ce propos est excessive à moins que la mesure ait été très vite rapportée comme le prouve la suite. Toujours est-il qu’Henri IV crut pouvoir disposer du siège dont Gérard Bellanger ne prit jamais possession.

    Aussi ce n’est pas au titre d’évêque de Fréjus pour lequel il ne semble pas qu’il reçût même la consécration (l’Assemblée lui aurait alors donné un autre titre que « Sieur »), ni même comme délégué de la province, qui n’y fut représentée que par l’archidiacre d’Arles auquel on ne concéda qu’une voix consultative, que Gérard Bellanger participa à la première assemblée du royaume consécutive aux troubles, celle qui se tint à Paris en 1595-1596. Mais c’est comme agent général du clergé qu’on l’y retrouve ; en effet, son mandat qui  aurait dû s’achever le 1er mai 1590 avait continué à courir dans la mesure où, les provinces n’ayant pas été en état de se réunir, aucune élection n’était intervenue depuis celle de 1587.

    Déjà malade et politiquement en situation délicate il n’intervient pas directement dans les débats. Arrivé « en grande extrémité de maladie », il fait demander à l’assemblée, le 9 janvier 1596, une avance sur ce qu’il lui est dû. Il n’apparaît toujours pas aux côtés de son collègue de Tours, François Prévost, trésorier et chanoine de Rennes, quand, le 11 janvier 1596, celui-ci rendit compte en détail, tant pour lui que pour son collègue Bellanger, du travail accompli depuis 1588. L’archevêque de Bourges qui les avaient alors invités à poursuivre jusqu’à ce que leurs successeurs soient élus et opérationnels fut prié à son tour par Prévost de presser les choses afin qu’ils puissent se défaire au plus tôt des clefs, archives et autres dossiers.
    Mais dès le lendemain, Gérard Bellanger était quitte de toute mission puisque « le 12 Janvier, le Sieur Prévost, Agent, donna avis à l’Assemblée que le Sieur Bellanger, son Confrère, étoit mort le matin ». L’assemblée avisa alors « que l’un des messieurs de chacune province assistera à son convoi », sans pour autant ordonner d’autres prières, signe de l’embarras qu’avaient suscité sa compromission avec la Ligue et sa nomination dissidente sur le siège de Fréjus. On statua que les cent écus promis le 9 janvier couvriraient en priorité les frais des funérailles, le paiement de son apothicaire et celui de son hôte. Il fut donc inhumé à Paris où il avait rendu son dernier soupir.
    Ses meubles furent immédiatement mis sous séquestre par ses créanciers au dire de son neveu qui l’avait rejoint pour l’assister dans sa maladie et qui espérait ainsi un subside de l’assemblée pour lui remettre les derniers papiers relatifs à son administration.

  • Barthélémy Camelin (1er septembre 1599 - mort le 15 juin 1637)


    image010Armes : écartelé: aux 1 et 4, bandé d’azur et d’argent de six pièces, aux 2 et 3, d'azur, à un chameau passant d'or, surmonté de trois étoiles rangées du même
    Devise : Deo favente

     

    image012Barthélémy Camelin appartenait à une famille au nom francisé probablement de marchands italiens établis à Fréjus à l’aube du XVIe siècle dont on connaît notamment Thomas, trésorier, mort au début des années 1560 et Jacques, fermier des droits du roi à Fréjus en 1553 puis trésorier en 1565, premier consul en 1570, lieutenant du viguier royal à partir du 18 juillet 1574. Leur fortune est solidement établie à la fin du siècle et ils commencent à collectionner les charges de la ville. Jacques aura deux fils : Barthélémy, qui deviendra évêque et Georges, viguier puis consul, qui donnera naissance à Pierre (notice suivante) et à Jacques, receveur des décimes puis viguier, qui portera le titre d’écuyer.
    Barthélémy naît donc à Fréjus en 1562, il reçut la tonsure le 10 mars 1569 des mains de Bertrand de Romans, obtint une licence en droit canon et le 24 mai 1577 devint chanoine par la résignation en sa faveur de François de Grasse. Dans cette fonction, il se fit peu d’amis à cause de son arrogance ; parmi les inimitiés qu’il avait fait naître, celle du vénérable chanoine Hélion Mosson qu’il n’avait pas craint de gifler malgré son âge ne fut pas la moins lourde de conséquences. En 1586, il avait déjà pris le parti des émeutiers opposés à l’évêque et au roi et empêché le prédicateur envoyé par François de Bouliers ; en 1591, alors que Fréjus allait tomber aux mains des ligueurs, les chanoines s’étant retirés à Châteaudouble, avec l’autorisation du Parlement et du Souverain Pontife, Barthélémy Camelin fut l’un des trois qui refusèrent de partir et se considérèrent comme le chapitre légitime ; c’est ainsi qu’à la mort de l’évêque François de Bouliers, les chanoines de Châteaudouble élurent Hélion Mosson vicaire capitulaire tandis que Barthélémy Camelin se faisait désigner pour le même poste par ses deux confrères dissidents. A partir de là, et bien que le Parlement ait reconnu son compétiteur, il prétendit gouverner le diocèse et procéda à des nominations qui doublèrent celles du chapitre légitime. Au retour des chanoines en 1593, Barthélémy refusa de livrer clés et archives dont il s’estimait l’unique détenteur autorisé et il fallut un arrêt du Parlement le menaçant et intimant aux greffiers épiscopaux l’obéissance au chapitre pour obtenir un apaisement.
    Sa très grande ambition et le peu de scrupule qu’il démontra quant au moyen d’obtenir l’évêché de Fréjus marquent encore le commencement de son épiscopat d’une tache fort peu honorable. En effet, Henri IV qui avait cassé Gérard Bellenger, le précédent évêque, avait résolu de donner l’évêché à son brillant capitaine Crillon « pour qu’il en tirât profit en le remettant à tel homme d’Eglise et de bien qu’il trouverait » (« le brave Crillon » semble avoir ainsi disposé de pas moins de quatre évêchés en Languedoc et en Provence…). Or Barthélémy Camelin dont la sœur Marguerite avait épousé un certain capitaine Gabriel Planchier qui servait sous les ordres de Crillon traita par son intermédiaire la cession du siège de Fréjus en compensation d’une pension annuelle de 2 666 écus. Le roi signa le brevet le 1er août 1594 au camp qu’il tenait devant la ville de Laon. Outre la simonie qui entache la transaction, Barthélémy Camelin se rendait coupable de se substituer à un évêque-nommé encore vivant. Il dut faire montre de beaucoup d’opiniâtreté pour vaincre toutes les réticences qui ne manquèrent pas de faire obstacle à ce marché. Celles du Parlement d’abord qui fit des difficultés et n’accepta d’enregistrer la nomination que le 24 mars 1597, celle de Rome ensuite qui attendra plus de deux ans encore pour donner son accord.
    Entre temps, profitant de la mort d’Hélion Mosson en 1596, l’intrigant chanoine avait réussi à se faire donner les pouvoirs de grand vicaire et à se faire élire archidiacre, ce qui lui permettait de prendre possession du temporel de l’évêché ; c’est dans cette situation qu’il commença la visite du diocèse. La confirmation de sa nomination par Clément VIII tomba enfin le 1er septembre 1599, après cinq années de haute lutte.
    Il fit prendre possession par Nicolas Antelmy, bénéficier de la cathédrale, le 14 décembre 1599, reçut l’ordination sacerdotale (il n’était que diacre jusque-là...), dit sa première messe à la cathédrale le 6 janvier et y fut sacré le 30 janvier 1600 par Guillaume Le Blanc, évêque de Grasse, assisté de Clément Isnard, évêque de Glandèves et de Gilles de Seytres, évêque de Toulon.
    Cet épisode pénible achevé, il se révéla un excellent évêque. Il réforma son église cathédrale, y fit faire d’importantes réparations au sortir de la guerre civile, pour y rétablir l’ordre et assurer la célébration régulière des messes et de l’office divin. Pour cela il établit notamment une boiserie autour du chœur et acheta de grandes orgues qui furent installées dans la tribune. Il imposa la liturgie romaine dans son diocèse et encouragea le Père Dufour à composer le premier ouvrage sur saint Léonce (Sanctus Leontius, episcopus et martyr, suis Forojuliensibus restitutus. Père Louis Du Four, s.j., Avignon, Piot, 1638, in-8°).
    Il visita toutes ses paroisses et en répara les ruines tant matérielles que morales après les dégâts de la guerre civile. Il accueillit les Servites à Lorgues en 1607, les Minimes à Draguignan en 1616 et à Fayence en 1632, les Capucins à Saint-Tropez en 1617. Il encouragea les Oratoriens à Cotignac. Il établit à Fréjus les Jésuites en 1626, les Dominicains en 1634 et des Bénédictines qui optèrent ensuite pour la règle de saint Dominique. Les Ursulines s’établirent à Draguignan Aups et à Pignans, ainsi que les Visitandines à Draguignan. Il envisagea la création d’un séminaire et commença à le doter. Il participa au concile provincial d’Aix en 1612. En 1613 il consacra l’église Saint-François-de-Paule de Fréjus. Il procéda à plusieurs sacres épiscopaux dans sa cathédrale : celui de son neveu Pierre, en 1621, qu’il établit comme coadjuteur, et celui de Modeste de Villeneuve, évêque d’Apt, le 29 novembre 1629.

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    Il meurt probablement le 15 juin 1637, muni des sacrements de l’Eglise et est inhumé dès le lendemain (à cause de la menace des galères espagnoles*) au bas de la nef latérale de la cathédrale, dans la chapelle du Rosaire où il s’était fait aménager son tombeau et sculpter son portrait en orant.

    * Le 15 juin 1637, lorsque vingt-et-une galères chargées de soldats firent leur apparition dans le golfe de Saint-Tropez, on imagine que l’envahisseur s’attendait à une prise facile : Saint-Tropez allait tomber aux mains des Espagnols. C’était sans compter sur la vaillance des Tropéziens qui repoussèrent l’assaut. Les Espagnols battirent en retraite sous le feu des gardiens de la cité.

  • Pierre Camelin (succède le 15 juin 1637 - mort le 4 février 1654) neveu du précédent

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    Acte de baptême (archives Fréjus 1577-1588, GG2, f°52) :

    « L’an mil cinq cent septante neuf et le vingt deux du mois de novembre fut baptisé Pierre Camelin fils de Monseigneur Mre Georges Camelin viguier pour le roy de la ville de Fréjus et de Damoiselle Jehanne Gaybier, ses parrain et marraine ont été Mre Pierre Bonaud, avocat au parlement et Damoiselle Anne de Veteris, dame de Callian. »

    Fils de Georges Camelin et de Jeanne Gaybier (tous deux morts à Fréjus à quelques jours d’intervalle, en mars 1626), il était le neveu de Barthélémy Camelin. Il naquit à Fréjus et fut baptisé à la cathédrale le 22 novembre 1579. Destiné de bonne heure à l’état ecclésiastique, il fit ses études à Avignon et conquit le doctorat in utroque. Il fut ordonné prêtre par son oncle le 17 décembre 1605 et pourvu par lui de divers bénéfices dont l’archidiaconat qu’il s’était jusqu’alors réservé.

    Après en avoir sollicité l’autorisation au roi, Barthélémy Camelin demande son neveu comme coadjuteur, ce qui lui fut accordé par Grégoire XV le 20 juin 1621 avec le titre d’évêque de Philadelphie (cinq mois plus tôt était mort le pape Paul V qui se plaignait à l’adresse de Louis XIII « que ces coadjutoreries trop fréquentes rendent les bénéfices héréditaires, ôtant l’espérance à la vertu, et font que les coadjuteurs ne ressentent pas tant d’obligation qu’ils doivent avoir à Votre Majesté»…). Pierre qui ne mérita pas ces reproches, fut sacré par son oncle dans la cathédrale de Fréjus le 5 décembre 1621, assisté par Octavien Isnard, évêque de Glandève et Louis Duchaine, évêque d’Argos, coadjuteur de Senez.

    Pendant seize années, le neveu vécut à l’ombre de son oncle... Il fallut attendre sa mort (12 juin 1637) pour que Pierre exerce véritablement son ministère pastoral.
    Il prit possession de son siège de Fréjus le 5 juillet 1637 et fit « son entrée » avec faste. Il entreprend dès 1638 la visite attentive de son diocèse, distribuant les sacrements avec application et célébrant les fêtes dans les principales paroisses. Son souci de la beauté des offices liturgiques lui faisait emmener avec lui ses deux maîtres de cérémonie et une partie du chœur de la cathédrale. En 1646, fort de la connaissance du diocèse que lui avait acquise sa visite, il publie des statuts synodaux, prenant un soin particulier à l’administration du sacrement de pénitence : « Le confesseur se souviendra qu’il est non seulement juge, mais encore médecin et père. Comme juge il est tenu de n’accorder le bienfait de l’absolution qu’à ceux qui sont vraiment repentants ; comme médecin il doit discerner une lèpre d’une autre, rechercher avec prudence les causes de la maladie et prescrire à temps les remèdes ; comme père il doit avoir envers son pénitent des entrailles de miséricorde et l’accueillir avec bonté, comme l’enfant prodigue qui revient vers son père, et même le recevoir en pleurant, malgré la corruption et la laideur repoussante de ses péchés ». A l’exemple de son ami Godeau, le célèbre évêque de Vence, il fit imprimer encore un cours de prônes et d’instructions pour aider les pasteurs.
    Comme son prédécesseur, il dut travailler à ramener la discipline parmi les chanoines, leur portant défense « de porter de grands cheveux ni des moustaches relevées, moins encore des roses et des rubans aux souliers, de jouer aucun jeu prohibé, de hanter les maisons et compagnies libertines de mauvaise odeur, ni de se promener dedans ni devant l’église sans nécessité pour ne pas tourner le dos au Saint-Sacrement ». Ce sont aussi des querelles où le temporel entrait en jeu, comme lorsqu’il força le chapitre de Fréjus à procéder aux réparations dont le clocher avait besoin.
    C’est lui qui fit, après une enquête minutieuse, la reconnaissance des reliques de saint Ausile découvertes à Callas. Il fonda à Fréjus le couvent des Bernardines et « fit bâtir presque la moitié du palais épiscopal ».
    Il mourut le 4 février 1654 après avoir reçu les sacrements et fut enseveli aux côtés de son oncle, à l’entrée de la nef de gauche de la cathédrale.

    Extrait du registre des sépultures (Fréjus 1649,1673 7E65/1 f°407) :

    « Anno Dñi millesimo sexcentesimo quinquagesimo quarto et die quarta mensis februarii, Reverendissimus Dñus Petrus de Camelin, episcopus et Dñus temporalis Forojuliensis, munitus sacramentis paenitentiae et sacrosanctae Eucharistiae per modum viatici et deinde sacramento extremae unctionis, obiit in Dño et sepultus est in uno de tumulis parentum infra sacellum de Nostra Dña de Rosario constructo, me praesente et sociis. signé Leget, vicarius »


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  • Giuseppe Zongo Ondedei  (8 juillet 1658 - mort le 24 juillet 1674)

    image021Armes : de sinople, à un bœuf d'or

    La noble famille Ondedei s’était établie à Pesaro au quatorzième siècle où elle s’était alliée aux Zongo. Giuseppe Zongo Ondedei y naquit le 12 septembre 1597 (on le fait parfois naître en 1603, 1605 voire 1606…), fils de Louis Ondedei et de Marie de Giordani. Envoyé à dix-huit ans à Bologne, il y conquit le doctorat in utroque iure ; il commença alors une brillante carrière ecclésiastique d’où l’on peut déduire ses capacités exceptionnelles : en 1622 il est à Rome et entre au service de Mgr Antonio Albergati, qui l’emploie avec le titre d’auditeur à sa nonciature du Portugal et l’initie à la diplomatie dans un contexte difficile, il y reste sous l’autorité de son successeur le futur cardinal Jean-Baptiste Palotta (1624-1626). Urbain VIII le nomme ensuite Auditeur général de la légation d’Avignon ; de là il fut rappelé à Rome et fait membre du collège des juges capitolins (« collaterale di Campidoglio ») chargés d’assister le sénateur de Rome, et élevé à la dignité de camérier d’honneur de Sa Sainteté. En 1636, il fut envoyé en Allemagne aux côtés du cardinal Marzio Ginetti, légat a latere au congrès de Cologne destiné à promouvoir la paix entre les princes européens. De retour en Italie, il reçut le gouvernement de Castro et Ronciglione, soustraits à l’autorité d’Odoardo Farnese. Le cardinal Jules Mazarin qui avait servi d’intermédiaire entre le duc de Castro et le Saint-Siège, l’avait-il déjà  rencontré personnellement ? Sans aucun doute avait-il entendu parler de ce serviteur habile du Saint-Siège ; il fut assez heureux pour se l’attacher et en priver ainsi le nouveau pape Innocent X, jugé par lui trop « espagnol » ; il en fit tout à la fois son secrétaire, son collaborateur et son ami.

    Le nouvel agent du cardinal-ministre arriva en France fin mars 1646 et reçut de lui plusieurs missions diplomatiques d’importance dont les affaires italiennes concernant la cour de France. Le 1er janvier 1649 il reçoit en commende l’abbaye de Blanchelande, au diocèse de Coutances, qu’il devra résigner en août 1651. Cette année, en effet, il partage la disgrâce momentanée de Mazarin réfugié auprès de l’archevêque-électeur de Cologne : celui que la correspondance codée entre la reine et son ministre nommait « l’Enfant »  servit secrètement et à grands risques d’intermédiaire entre Paris et Brühl ainsi qu’en 1652 entre les Ardennes et la capitale. Avec une grande fidélité il apporta sa part à la consolidation du pouvoir de son protecteur, puisqu’en pleine Fronde il négociait le mariage de la nièce de Mazarin, Laure-Victoire Mancini, avec Louis II de Vendôme, duc de Mercœur, petit-fils d’Henri IV. De même, il arrangera en 1654 l’union des autres « Mazarinettes » : Anne-Marie Martinozzi avec le prince Armand de Bourbon-Conti, qui avait été l’un des meneurs de la Fronde et, plus tard, en 1656, de Laure Martinozzi avec le duc de Modène.

    Ce confident du cardinal qui, contrairement à son mentor avait reçu les ordres et menait une vie austère, mérita sa nomination au siège de Fréjus le 14 octobre 1654 (elle illustre l’évolution très sensible après 1630 des désignations épiscopales qui échappent aux réseaux locaux au profit de candidatures liées au gouvernement du royaume). Il écrivait à sa famille : « Fréjus est un bon diocèse, situé sur les frontières de l’Italie et voilà pourquoi je l’ai accepté, afin d’être plus près de Pesaro. On me l’a offert également parce qu’il fallait quelqu’un sur qui l’on pût compter. Le siège de ce diocèse s’appelle Fréjus. Ouvrez une carte de Provence, vous le trouverez situé non loin de la mer, car c’est un lieu connu. En France, c’est un grand honneur que d’être évêque ; il appartient au premier des trois corps qui constituent le royaume, à savoir : le clergé, la noblesse et le tiers état. »

    image023Son dévouement à Mazarin ne favorisait pas les jugements impartiaux : on sait comment le cardinal de Retz le comparait à un « capitan de comédie », à l’annonce de son élévation à l’épiscopat un chanoine de Paris décocha ces vers dont on goûtera le jeu de mot final :

    « Nunc commissa lupo pastoris ovilia cernis,
    Dedecus unde hominum, dedecus unde Dei. »
    (Maintenant tu vois le bercail du berger confié au loup,
    déshonneur pour les hommes, déshonneur pour Dieu).

    Ondedei hésita encore un an, assistant comme « évêque nommé » à l’assemblée générale du clergé de 1656, il se décida finalement à demander ses bulles, ce qu’Alexandre VII ne lui accorda que le 8 juillet 1658. Le 13 octobre de cette année, il fit serment de fidélité au roi « dans sa chapelle du Petit-Bourbon, devant son Louvre, à Paris », le 17 octobre, il nomma son vicaire général en la personne de Claude de Castellane, prévôt de sa cathédrale et le 19 désigna les procureurs qui allaient prendre possession du siège en son nom.
    Il fut sacré le 20 octobre 1658 dans l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris des mains de Charles de Neuville, évêque de Chartres, assisté des évêques de Poitiers et de Saint-Papoul. Il fit son entrée solennelle dans sa ville de Fréjus le 2 février 1659 à l’heure des Vêpres. Sa réception fut somptueuse et pendant trois jours de fêtes on dépensa 600 livres comme le rapportent les archives de Fréjus : « Prix fait de la dite entrée et bois employé en icelle, 20 livres. Honoraires de N. de la Signe et de N. Sièges, peintres, pour la peinture et toile employée pour la mise en entrée : 90 livres. Flambeaux et cierges : 85 livres. Douze chapons : 20 livres 18 sols. Huit paires de perdrix : 16 livres. Six bécasses : 7 livres 4 sols. Douze lapins : 8 livres 4 sols. Vingt-sept livres de poissons, y compris celui envoyé au Muy : 5 livres 17 sols. Six bouteilles double de vin : 2 livres 16 sols. Cinq charges de vin et quatre charges et demi en bouteilles journellement du jour de l’entrée dudit Seigneur à son départ pour Fayence, à 2 écus la charge : 57 livres. Une biche, collation, confitures et flambeaux : 29 livres, 10 sols. Dix charges d’avoine pour les chevaux : 60 livres 10 sols. Quatre tambours et un fluet durant deux ou trois jours : 9 livres. Sergents de la compagnie dressés pour recevoir le prélat : 10 livres. Réparation au chemin des Calades : 1 livre. Nettoyage des canons et des boîtes : 2 livres. Confection de trente pavillons : 8 livres. Douze mains de papiers : 1 livre 4 sols. Transport de canons à la place du Patil : 1 livre. Balustrade à la porte de la ville et à celle de l’évêché : 5 livres 4 sols. Quatre-vingt livres de poudre : 33 livres. »
    L’évêque n’en commença pas moins la visite de son diocèse sur le champ : du 20 février au 11 mai il parcourut toutes les paroisses de son diocèse sauf deux. Mais déjà Mazarin le rappelait pour le seconder dans les négociations du traité des Pyrénées aux frontières de la France. Il était là toutefois pour accueillir la cour à Aix le 3 février 1660 et recevoir le roi et sa mère venus en pèlerinage à Cotignac le 21 février, où il célébra la messe d’action de grâces et communia Anne d’Autriche. Ondedei reçut du roi pour les déposer aux pieds de la Vierge Marie le cordon bleu qu’il portait depuis sa naissance et la bague qu’il avait au doigt. Urne Ste Marie MadeleineLe prélat accompagna ensuite à la Sainte-Baume et à Saint-Maximin le souverain qui présida à la translation des reliques de sainte Marie-Madeleine dans une urne de porphyre envoyée de Rome par le général des Frères Prêcheurs, Nicolas Ridolfi (à cette occasion l’arrière grand-oncle de Mgr de Richery, Jean et son épouse Marguerite de Glandevez de Montblanc offrent l’hospitalité au prince Armand de Conti qui porte sur les fonts baptismaux leur fils Armand), tous poursuivirent ensuite par Aix jusqu’à Avignon. On voit en 1661 notre évêque participer comme député à l’assemblée générale du clergé à Paris, d’où il signe une ordonnance confiant aux Oratoriens la nouvelle chapelle de Cotignac dédiée à saint Joseph qui venait d’y apparaître (7 juin 1660), « ne pouvant mieux confier l’administration de la chapelle de l’époux, qu’à ceux qui s’acquittent si bien de celle de l’épouse. ». Il est encore dans la capitale à la mort de Mazarin le 9 mars 1661 dont il est un des exécuteurs testamentaires.
    Cette disparition lui permit, cette fois, de se donner entièrement à son diocèse (il aurait alors été pressenti pour le siège d’Evreux rendu vacant par la mort de Mgr Boutault deux jours après celle du cardinal, nomination restée sans suite) dans lequel il observa une résidence régulière, hormis un ou deux séjours à Paris pour les assemblées du clergé et deux voyages en Italie pour les visites ad limina en 1668 et 1671. Il imposa d’ailleurs la résidence à son clergé et le réforma avec fermeté, il apaisa les querelles des chanoines en fixant des amendes (notamment à Draguignan où le doyen s’était fait insulter et chahuter en pleine église par les autres chanoines pour s’être fait ériger une stalle plus haute que les autres en conformité avec l’arbitrage rendu par l’évêque de Senez en 1651). Il s’employa à faire respecter le repos hebdomadaire, incita à la décence du culte et développa la dévotion au Saint-Sacrement, défendit de ne rien percevoir pour les funérailles des pauvres, donna 1500 livres au Pères de la Merci en 1666 pour le rachat de trois marins détenus au bagne de Tunis. Il fit construire en 1670 une maison à l’ermite du cap Roux, Laurent Bonhomme. A l’occasion d’une donation, il jeta les bases du séminaire que le temps ne lui permit pas de mener à terme. Dans son œuvre de restauration religieuse et morale, il s’appuya sur les Jésuites et fit tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir leur maintien à Fréjus. Il vivait dans une grande simplicité malgré une fortune personnelle considérable et sut s’attirer les bonnes grâces de tous par ses bonnes œuvres. Il combla de ses largesses plusieurs églises de son diocèse et en particulier sa cathédrale qu’il enrichit encore du corps de saint Félix, rapporté de Rome en 1671 ; l’éclat de la fête organisée en son honneur « fut si brillant, dit Girardin, que le dernier huguenot qui était encore à Fréjus se convertit » !
    Il nomma chanoine de sa cathédrale son neveu Louis Ondedei et en fit ensuite le prévôt du chapitre d’Aups ; il aurait voulu en faire son coadjuteur mais une attaque de paralysie qui le foudroya le 23 juillet 1674 ne lui en laissa pas le temps et le conduisit en quelques heures à la mort, qui eut lieu à Fréjus le 24 juillet 1674.
    Il fut inhumé dans le caveau qu’il s’était préparé devant le maître-autel de sa cathédrale. « Le dit Seigneur testateur veut et ordonne d’estre ensevelli, s’il est possible, sans aucune pompe dans la sépulture qu’il a fait construire au devant le mettre (sic) autel de sa cathédrale et que son corps soit porté de nuit à l’église où il sera exposé durant le temps qu’on jugera à propos. » (testament du 23 juillet 1674).

    Inscription funéraire : Hic jacet Josephus Zongo Ondedei episcopus Foroiuliensis. Obiit (illisible : IX Kalendas augusti an. D. MDCLXXIV).

    Plaque de fondation, dans la chapelle Saint-François-de-Paule de la cathédrale de Fréjus :


    Ioseph Zongus Ondedei episcopus
    elemosina prestita pro
    sacrificio qualibet prima die
    in hebdomada offerendo
    hic pro eius anima
    Deum precari voluit

  • Antoine-Benoît de Clermont-Tonnerre (22 novembre 1674 - mort le 24 août 1678)


    image027Armes : de gueules, à deux clés d'argent, passées en sautoir
    Devise : Si omnes te negaverint ego numquam te negabo.

     

    C’est l’évêque de Sisteron, Michel Poncet, qui fut nommé en remplacement de Mgr Zongo Ondedei, mais l’évêque immédiatement transféré à l’archevêché de Bourges ne fut finalement pas préconisé pour Fréjus. A sa place le roi choisit un jeune prêtre du diocèse de Langres, docteur en théologie à la Sorbonne, de la maison de Navarre, Antoine-Benoît de Clermont-Tonnerre qui avait eu l’occasion de donner des preuves de son talent comme orateur sacré, il obtint même d’être dit « prédicateur ordinaire du roi » pour avoir, comme « évêque nommé », prêché l’Avent 1674 devant Louis XIV.
    Né en 1642 à Ravières (près de Montbard), d’une des plus illustres familles de France, il était le troisième fils de Roger de Clermont-Tonnerre, marquis de Cruzy et de Gabrielle de Pernes.
    Il fut nommé le 22 novembre 1674 au siège de Fréjus et préconisé le 23 mars 1676 par Clément X. C’est l’archevêque de Paris, François de Harlay qui le sacra le 26 avril 1676 dans l’église des Carmélites de Paris, assisté des évêques de Langres et de Béziers, en présence de la reine. Il prit possession de son siège par procureur le 2 juin suivant et fit son entrée à Fréjus le 22 novembre.
    Sa correspondance suivie avec l’érudit et collectionneur parisien François Roger de Gaignières (1633-1715) révèle souvent de manière allusive les joies et les inquiétudes quotidiennes de l’abbé puis de l’évêque : avant d’aller à Fréjus l’abbé de Clermont-Tonnerre résidait habituellement au fabuleux château de Maulnes (commune actuelle de Cruzy-le-Chatel, près d’Ancy-le-Franc) ou à Ravières. image029Puis le jeune évêque s’installe à Fréjus, « petite ville très agréable et très bien située ». Il est mieux logé qu’il ne croyait, et « avec un peu de loisir et quelque petite dépense, [il sera] peut-être aussi bien qu’evesque de France. Le revenu de l’évêché est de 30 à 31 000 livres et peut être augmenté. [Son] établissement pourrait être grand et commode, [s’il ne s’était] mis dans l’embarras pour les autres. » Effectivement l’abbé de Clermont-Tonnerre semble s’être mis sur les bras de fort méchantes affaires, dont la nature n’est pas expliquée dans la correspondance, mais dont les tracas abrégèrent certainement son existence. On avait même essayé de le faire chanter. Néanmoins, il pense aux archives de son évêché, et trouve que « toutes les pièces anciennes ont été envoyées à Paris chez un procureur, qui refuse de les rendre, faute du paiement de 12 ou 14 pistolles. » Il va les faire retirer, et remettre entre ses mains ; il lui expédiera d’ailleurs le peu qui reste à Fréjus. Sa maison est tenue sur le pied de 7 ou 8 000 livres par an, ce qui permet de consacrer le reste à l’acquittement de ses dettes. Il serait trop heureux de le voir à Fréjus, et de le mettre en rapport avec « un chanoine de sa cathédrale qui s’occupe beaucoup d’antiquités » : il s’agit de Joseph Antelmi, qui publiera en 1680 son De initiis Ecclesia Forojuliensis. Dans ses visites pastorales il ramasse tout ce qu’il croit pouvoir l’intéresser.
    Mgr de Clermont-Tonnerre s’employa à établir le séminaire diocésain qu’avait déjà projeté Barthélémy Camelin et acquit pour cela deux nouvelles maisons qui s’ajoutèrent au patrimoine réservé par Giuseppe Zongo Ondedei, il en bénit la chapelle sous le vocable de saint Léonce à qui il confia l’établissement et qu’il déclara « patron du clergé de son diocèse », il appliqua au séminaire les mêmes règles qu’on observait à Aix et nomma à sa tête Jean-Baptiste Robert, doyen de la collégiale de Draguignan. L’ouverture de ce séminaire, le 25 avril 1677, fut pour lui « depuis [son] élévation à l’épiscopat la plus grande joie [qu’il ait] ressentie ». Il fit publier le 11 mai 1678 le Propre des saints du diocèse, pour effacer les divergences qui subsistaient entre les différents lieux (Officia propria sanctorum S. Ecclesiae Forojuliensis ejusque dioeceseos, Rmi in Christo Patris domini Antonii Benedicti de Clermont de Tonerre, Forojuliensis episcopi, auctoritate nunc primum recognita et emendata. Aix, chez Charles David, 1678. In octavo. 4 feuillets, 66 & LXVII pages).
    Il prit un soin tout particulier à ses visites pastorales, les faisant précéder par une mission et s’y investissant avec zèle, donnant partout des témoignages de sa piété et de sa bonté. Parmi les quelques abus dénoncés à cette occasion, il sanctionna les désordres de la Saint-Marcel à Barjols.
    Arrivé à Tourrettes, il eut un différent avec le comte de ce lieu, Pierre de Villeneuve, homme réputé violent et orgueilleux qui avait interdit aux habitants d’aller au-devant de l’évêque et qui en vint à lui donner un soufflet. L’interdit jeté sur le village fut levé le 2 mars 1678 et le comte excommunié obtint son pardon le 3 juin, cependant l’aventure qui avait fait grand bruit dans le royaume affecta profondément le prélat. Rentré à Fréjus, sa santé altérée le força à s’aliter au milieu du mois d’août. Il entretient alors son correspondant Gaignières avec mystère de l’affront qu’on lui a fait subir et « pour lequel il n’a reçu qu’une imparfaite satisfaction » : sa santé est ébranlée par toutes ces traverses, et il aura « bien de la peine à [s’]en remettre ». Il demanda et reçut les sacrements. Une saignée malencontreusement prescrite le fit tomber en une syncope durant laquelle le « doux et extrêmement bon prélat », comme l’appellent les relations contemporaines, rendit son âme à Dieu à 36 ans, le 24 août 1678, « plaint et regretté de tout son diocèse ».

    Acte de décès :
    « L’an mil six cent septante et huict, et le vingt et quatre du mois d’aoust environ deux ou trois heures après minuict, dans cette ville de Fréjus, muny des sacrements est décédé V. père en Dieu, messire Anthoine Benoist de Clermont-Tonnerre, évêque et seigneur de Fréjus, ayant esté exposé durant deux jours sur un lict de parade dans la grande sale du palais épiscopal, habillé pontificalement où messieurs du vénérable chapitre, vicaires et bénéficiers et autres prestres habituez, sont allez avec la ste croix chanter l’office des morts pour la rémission de ses péchez, moi vicaire soussigné présent. » signé Leget, vicaire

    On l’enterra dans une fosse creusée au pied du maître-autel de la cathédrale, du côté de l’évangile.
    « D’une petite taille, mais gracieux et beau, savant, prêchant bien et plein de piété, il faisait, dit Girardin, concevoir de grandes espérances pour l’Eglise et le diocèse de Fréjus. »
    Le chanoine Antelmi, dont les oreilles résonnaient peut-être encore de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, produisit cette épitaphe grandiloquente que les chanoines firent graver sur sa tombe :

    « Sta viator et audi
    Illustriss. D. Anton. Benedictum
    De Clermont-Tonnerre,
    Alterum Ecclesiae Forojulien. Angelum.
    Ecclesiasten Agentem etiam post obitum.
    Nam et mortuus, quasi tuba exaltat vocem suam.
    Non de pulpito, ut olim, sed de loculo,
    Non verbo, sed exemplo suo
    Quid autem clamat ? omnis caro faenum :
    Et omnis gloria ejus, quasi flos faeni. Exsicca-
    tum est faenum, et cecidit flos, quia spiritus
    Domini sufflavit in illo.
    Abi viator,
    Et optimi pastoris piis manibus perennem
    Gloriam apprecare. »

    (Arrête-toi, passant et écoute Très Illustre Mgr Antoine Benoît de Clermont-Tonnerre, le deuxième ange de l’Eglise de Fréjus, prêchant l’Ecclésiaste même par-delà le trépas. Car bien que mort, il fait sonner sa voix comme une trompette, non plus de la chaire comme naguère, mais de la tombe, non en paroles, mais par son exemple. Et que proclame-t-il ? Que toute chair est comme l’herbe des champs et toute sa gloire comme la fleur qui se fane. L’herbe a séché et la fleur est tombée, parce que l’Esprit du Seigneur a soufflé sur elles. Va, passant et invoque pour les pieuses mânes du meilleur des pasteurs la gloire qui ne passe pas. )

    Inscription funéraire actuelle : Hic jacet Antonius Benedictus de Clermont Tonnerre Crusy episcopus Foroiuliensis. Obiit IX Kalendas septembris an. D. MDCLXXVIII.

  • Louis d'Anglure de Bourlémont (17 juillet 1679 - transféré le 15 juillet 1680 à Carcassonne)

    Armoiries Anglure de BourlemontArmes : écartelé: aux 1 et 4, d'or, semé de grelots d'argent, soutenus chacun d'un croissant de gueules (Anglure); aux 2 et 3, de gueules, à trois pals de vair, et au chef d'or, chargé d'une merlette de sable, posée à dextre (Châtillon). Sur le tout fascé d'argent et de gueules (Bourlémont)

    image033Louis d’Anglure de Bourlémont naquit le 30 août 1617 à Anglure, (diocèse de Troyes), dixième enfant de Claude (1580-1653), marquis de Sy, comte de Bourlémont et prince d'Amblise dans le Hainaut, et d'Angélique Diacette de Châteauvilain (morte en 1635), cadet de Charles-François, archevêque de Toulouse (de 1662 à 1669). Son neveu François fut nommé évêque de Pamiers le 4 juillet 1681 mais ne put obtenir ses bulles et renonça au mois de novembre 1685 (affaire de la régale).
    Louis d’Anglure fut pendant vingt-et-un ans, à partir de 1658, auditeur de Rote à Rome pour la France. Il y servit avec dévouement les intérêts de Louis XIV dans ses relations parfois houleuses avec la cour de Rome. Il se montra encore bon serviteur du roi lors de la négociation du traité de Pise. L’humiliation de Rome lui dicta alors des commentaires dont on appréciera l’élégance : « La médecine a un peu d’amertume, mais l’effet sera bien salutaire à ceux qui l’ont prise », et du pape qui venait de le recevoir courtoisement : « Vexatio dat intellectum » (l’humiliation donne du discernement...). Il en fut récompensé par une nomination à l’évêché de Tournai (1668) qu'il refusa, puis à l'évêché de Lavaur (1669) qu'il refusa encore : depuis longtemps il aspirait à un archevêché en France.
    En 1670, on le voit intervenir dans la négociation sur la réception en France de la bulle Superna magni patrisfamilias qui heurte le droit prétendu des séculiers sur les réguliers et, essentiellement, place l’autorité épiscopale en dépendance du Siège romain.
    La même année, il est pourvu de l'abbaye de Lagrasse, au diocèse de Carcassonne. On ne sait ce qui le décida à accepter enfin l’évêché de Fréjus (nomination en mars 1679, confirmation pontificale le 17 juillet 1679). Il reçut la consécration épiscopale à Rome des mains du cardinal Gasparo Carpegna le 1er octobre 1679. Son épiscopat à Fréjus fut des plus éphémères, il n’y vint d’ailleurs jamais puisqu’il eut à peine le temps de faire prendre possession de son siège par procureur, qu’il était transféré en janvier 1680 à Carcassonne où il fut préconisé au consistoire du 6 avril (ou 15 juillet ?).

    Là non plus, il ne s’installa pas puisque le 10 septembre de la même année, il obtint sa nomination à l’archevêché de Bordeaux où il fut confirmé le 28 avril 1681. Serviteur du roi à Rome, il osait prétendre que le pape comprenait que « son avancement dans le clergé de France pouvait être de quelque utilité au Saint-Siège »... On surprend sur lui une note de l’auditeur de la nonciature de France le 2 mars 1682 lors de l’assemblée du clergé : « l’archevêque de Bordeaux a du jugement pour connaître les embarras et aussi de la prudence pour désirer en être hors, mais il n’a ni le crédit, ni le courage pour résister quand il conviendrait ; aussi se laisse-t-il porter par les autres ».
    L’archevêque primat d’Aquitaine, qui avait encore reçu le titre d'abbé de l'Isle, en Médoc, devenu Conseiller d’Etat, mourut le 9 novembre 1697 à 70 ans.

  • Luc d’Aquin (17 mars 1681 - résigne le 5 janvier 1697)


    image035Armes : bandé d'or et de gueules de six pièces, au chef d'azur chargé d'un lion léopardé d'or

     

    C'est Jacques Potier de Novion, évêque de Sisteron qui fut nommé d’abord en remplacement de Mgr de Bourlémont ; mais avant d’avoir reçu ses bulles le prélat fut transféré sur le siège d’Evreux.
    Finalement, c’est par intrigue qu’obtint la place celui qu’on retiendra comme l’évêque de Fréjus le plus mal aimé, Luc d’Aquin.
    Il était petit-fils de Mardochée Cresque qui, né juif à Carpentras en 1578, en avait été expulsé par sa communauté et s’était réfugié en Italie ; il s’y convertit et fut baptisé à Aquino dont il tira son nouveau nom, même si, sur celui-ci, la famille échafauda une généalogie aussi flatteuse que mensongère. Ce savant répondant désormais au nom de Philippe d’Aquin s’établit ensuite à Paris et fut même nommé professeur d’hébreu au Collège de France, où il publia un Dictionnaire hébreu, rabbinique et talmudiste.
    Il eut de son épouse, Jeanne Clément, un fils Louis (Louis-Henri-Thomas), né à Paris en 1602, qui devint médecin de Marie-Thérèse d’Autriche en 1667, fut anobli en 1669 et finit médecin ordinaire de Louis XIV, il mourut à Paris en 1673. De son mariage avec Claire Lopez, naquit en 1641 à Paris Luc, le cinquième de leurs sept enfants.
    Luc obtint d’abord un canonicat à Saint-Etienne de Toul, puis le 11 juin 1674, l’évêché de Saint-Paul-Trois-Châteaux. Il fut sacré le 12 août de la même année par l’archevêque coadjuteur d’Arles assisté par Mgr Edouard Vallot, évêque de Nevers, fils de l’ancien premier médecin du roi (Antoine Vallot, celui qui creva un des yeux conservés intacts de sainte Roseline...) et cousin de sa belle-sœur, et par l’évêque de Lavaur.
    Il réussit à se faire transférer le 25 septembre 1680 à Fréjus, ce que confirma le pape le 17 mars 1681. Il fit prendre possession de son siège par procureur le 16 août 1681 mais tarda jusqu’au 22 novembre 1682 pour s’y rendre en personne.
    Il fallait entre-temps préparer la fameuse assemblée du clergé de France qui traiterait de la régale et rédigerait la funeste déclaration de 1682 et obtenir de la Provence des délégués favorables à la cour, ce pour quoi il s’employa avec succès, puisqu’il en fut le premier délégué.
    Ayant fait ce que le roi attendait de lui et enfin rejoint son bénéfice, il s’appliqua à l’administrer mais s’y révéla excentrique et violent de caractère et surtout d’une avarice incroyable qui le rendit odieux à tout le monde. Il fallut attendre la disgrâce de son frère en 1693 (cf notice suivante), pour que les langues se délient. On lui fit faire de sérieuses remontrances par son métropolitain qu’il obligea à se déplacer à Fréjus. Finalement convoqué à Paris, il quitta Fréjus fin 1795 qu’il ne revit plus ; il y essuya de vifs reproches de Louis XIV en personne et finit par consentir, le 5 janvier 1697, à céder son évêché à son neveu, Louis, fils d’Antoine. Mais la nomination obtenue, Luc d’Aquin voulut reprendre sa démission, s’opposer au sacre de son neveu qui eut lieu malgré lui dans l’église de Sorbonne, le 16 juin 1697 et rentrer de nouveau en possession de son siège. Ce qu’il prétendit avec opiniâtreté contre Louis d’Aquin et continua encore au début du pontificat de Mgr de Fleury.
    image037On l’exila en Bretagne. Autorisé finalement à rentrer à Paris, il s’y retira auprès de son frère Louis-Thomas (1643-1710), l’ancien prévôt d’Aups devenu doyen de l’église Saint-Thomas-du-Louvre. C’est là qu’il mourut le 2 mars 1718.
    Il sera inhumé dans l’église Saint-Thomas-du-Louvre, qui, par sa fusion avec l’église Saint-Nicolas-du-Louvre et sa reconstruction en 1744 deviendra Saint-Louis-du-Louvre (aujourd’hui disparue). Il n’y trouva pas pour autant le repos car c’est là que vint le rejoindre quelques décennies plus tard la dépouille de son deuxième compétiteur, le cardinal de Fleury !
    Sous l’Empire, lors du creusement d’une galerie souterraine reliant le Louvre aux Tuileries, sous la place du Carrousel où se situait l’église, son corps qui reposait dans un cercueil de bois enfermé dans un autre de plomb avec l’inscription « Messire Luc d’Aquin, évêque de Fréjus, décédée du 2 mars 1718 a été inhumée le 3 dudit mois de mars, même année, âgé de 77 ans. Requiescat in pace », fut exhumé et transféré dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. Il fut ouvert pendant la Commune et ré-inhumé au même lieu, dans la chapelle de la Sainte-Vierge, dans un nouveau cercueil de chêne sur lequel on replaça l’inscription.

  • Louis d’Aquin (12 janvier 1697 - nommé le 1er novembre 1698 évêque de Sées) neveu du précédent


    image040image039Louis d’Aquin était né à Paris le 20 mai 1667, neuvième des dix enfants d’Antoine d’Aquin et Marguerite-Geneviève Gayant.
    Cet Antoine d’Aquin (Louis-Henri-Antoine), frère de Luc (cf notice précédente), était né à Paris vers 1630 et avait succédé à son père, après ses études à Montpellier, dans la charge de médecin ordinaire du roi. Après avoir obtenu celle de premier médecin de la reine, il conquit de haute lutte celle de premier médecin du roi en avril 1672 (son épouse étant la nièce d’Antoine Vallot qui occupa cette charge jusqu’à sa mort). Saint-Simon dressa de lui un portrait peu flatteur : « il était grand courtisan, mais riche, avare, avide, voulant établir sa famille en toutes façons ». Convoitant titres et charges pour lui et les siens, il fut l’un des principaux inspirateurs de Molière pour sa caricature des praticiens.
    Le premier privilège de Louis fut d’avoir la reine comme marraine. Ondoyé en effet le 21 mai dans la chapelle du Louvre, il reçut les compléments du baptême dans la même chapelle, le 11 novembre 1667, des mains de Mgr Edouard Vallot, fils de l’archiatre, qui venait de recevoir l’évêché de Nevers.
    Après des études aux collèges de la Marche, puis du Plessis-Sorbonne, il fut tonsuré à l’âge de dix ans et reçut en commende le 2 septembre 1678 l’abbaye Saint-Serge d’Angers, puis le 27 du même mois, celle de Notre-Dame de Moreilles, au diocèse de la Rochelle dont il se démit le 16 janvier 1687 pour recevoir celle de Saint-Denis de Reims. Il étudie la philosophie et la théologie en Sorbonne et y enseigne même la philosophie comme bachelier. Avec dispense d’âge, il est ordonné prêtre par Mgr Harlay de Champvallon, archevêque de Paris en 1688. Devenu docteur de la maison et société de Sorbonne, il fut agent général du clergé de France. A ce titre il participa à l’assemblée générale du clergé de 1690 où il se distingua parmi les délégués du second ordre dont Le gendre déplore que « ce n’était que jeunesse, et jeunesse qui promettait peu », car il écrit de lui qu’il « avait extrêmement d’esprit, de la facilité à parler, de l’érudition à 23 ans et déjà une grande notion des affaires » ; l’autre agent n’était que le neveu de l’ancien évêque de Fréjus, Jean-Henri d’Anglure de Bourlémont (1660-1732), « qui n’était point encore débourré et ne l’a guère été depuis », ajoute le sarcastique chanoine. (Mémoires de Le Gendre).
    image042C’est alors que la jalousie et les intrigues de Cour eurent raison de la situation de son père mais, plus encore, sa cupidité. Saint-Simon écrit : « D’Aquin avait un fils abbé, de très bonnes mœurs, de beaucoup d’esprit et de savoir, pour lequel il osa demander Tours, de plein saut, et en presser le roi avec la dernière véhémence. Ce fut l’écueil où il se brisa ». Luc n’obtint pas l’archevêché de Tours : la disgrâce de Madame de Montespan qui protégeait Antoine d’Aquin, les rivalités et les haines, ses manœuvres aussi toujours marquées au coin de l’intérêt firent que le 2 novembre 1693, avant sept heures du matin, il fut signifié à Antoine que sa charge lui était ôtée, avec ordre de se retirer sur le champ à Paris et défense de voir le roi ou de lui écrire (il sera ensuite exilé à Brive et ne survécut pas trois ans à sa déchéance, il mourra à Vichy le 17 mai 1696 où il fut inhumé dans l’église Saint-Blaise). Son frère, Pierre était immédiatement révoqué de sa charge de médecin ordinaire et consigné à Jouy-en-Josas ; son fils aîné Pierre dut vendre sa charge de président du Grand Conseil et son cadet fut relevé de ses fonctions de capitaine du régiment des gardes.
    Le mécontentement royal s’étendit à Luc, l’évêque de Fréjus, qui dut se démettre : le 5 janvier 1697, il présentait sa démission devant les notaires du Châtelet et recevait du roi l’interdiction de rentrer dans son diocèse et l’ordre de se retirer à Carhaix, en Bretagne.
    Alors qu’elle avait paru un temps barrer la carrière de l’abbé Louis d’Aquin, la disgrâce de son père mais plus encore celle de son oncle lui ouvrit de nouvelles perspectives : pour sauvegarder les apparences, on proposa le siège de Fréjus devenu vacant au neveu comme s’il s’était agi d’une résignation volontaire en sa faveur.
    C’est ainsi que le 6 janvier 1697, à moins de trente ans Louis d’Aquin fut nommé évêque de Fréjus par brevet royal. Il fit profession de foi entre les mains du nonce ; mais alors que l’enquête qui devait se conclure par la nomination canonique suivait son cours, Luc d’Aquin, son oncle, revenait bruyamment sur sa décision par une lettre signée du 6 février, destinée à être lue dans toutes les églises du diocèse de Fréjus et affichée aux portes de la cathédrale. Le pape préconisa néanmoins le neveu au consistoire du 27 mars suivant. Le chapitre de Fréjus, devant la vacance avérée, se mit alors en devoir de nommer un vicaire capitulaire en choisissant le 30 avril 1697 son prévôt Eustache de Blin.
    Bien que son oncle et prédécesseur avait exigé des compensations d’importance : versement d’une pension de 1 000 écus sur les revenus de l’évêché de Fréjus, sans compter les abbayes de Saint-Serge d’Angers, de Saint-Rémi de Reims et de La Sauve, au diocèse de Bordeaux, il s’opposa vigoureusement au sacre de Louis qui eut lieu tout de même en l’église de la Sorbonne à Paris, le 16 juin 1697, par Mgr Daniel de Cosnac, archevêque d’Aix, assisté de Mgr Loménie de Brienne, évêque de Coutances et de Mgr d’Estaing de Saillant, évêque de Saint-Flour, en présence du nonce, du cardinal d’Estrées, de nombreux prélats et de représentants de la Cour.
    Son prédécesseur fit parvenir au Saint-Siège de violentes protestations, interdisant à son neveu de prendre possession de son siège, envoyant à ses anciens diocésains une lettre pastorale datée du 8 septembre 1697 dans laquelle il se prétendait le seul évêque légitime et menaçait d’excommunication quiconque reconnaîtrait un autre que lui, prescrivant même l’oraison du missel «Contra persecutores et male agentes ». La dite lettre fut affichée à la porte de la cathédrale, publiée en chaire à Lorgues, pénétra jusque dans les monastères. Le clergé et le peuple envoya une lettre au roi et une contre-protestation au Saint-Siège, dénonçant l’avarice de l’ancien évêque, son mépris pour les pauvres et ses négligences dans l’accomplissement de son devoir pastoral.
    La réponse de Rome qui avait bien jugé qu’il s’agissait là d’une violence sénile sans fondement fit naître de nouvelles et vaines protestations du démissionnaire.
    On poussa le nouvel élu à faire avancer les choses, ce qu’il fit en mettant un terme aux fonctions du vicaire capitulaire qu’il nomma vicaire général le 3 avril 1698 et en prenant solennellement possession de son siège, par procureur, dans la foulée, le 12 avril.
    Mais Louis d’Aquin était lassé par cette lutte familiale et probablement inquiet de la tournure que prendrait son ministère sur ce siège contesté ; songea-t-il tout bonnement à se démettre ou manœuvra-t-il une réorientation avantageuse ? image044Toujours est-il que, sans être jamais venu à Fréjus, il fut finalement transféré sur le siège de Sées, le 1er novembre 1698 (nomination confirmée le 20 mars 1699). Ses ennuis avec Fréjus ne cessèrent pas pour autant, dans le procès qu’il eut à soutenir contre son successeur, Mgr de Fleury sur les réparations dues à l’évêché et la contestation qu’il tint à ce sujet avec la famille Ondedei, toutes choses qui ne trouvèrent un terme qu’en 1700.
    Il exerça son ministère épiscopal à Sées jusqu’à sa mort survenue dans cette ville le 17 mai 1710, victime de sa charité pour son troupeau qu’il avait défendu de manière intrépide pendant une maladie contagieuse. Il avait tout juste 43 ans.
    Le journal de Dangeau note : « Cet abbé d’Aquin mourut évêque de Séez et avait beaucoup d’esprit, de savoir et d’application ; très bon évêque, mais voulant dominer. »
    Par testament, il léguait une partie de ses biens au chapitre de Fréjus pour fonder deux services, l’un pour son oncle, l’autre pour lui ainsi que pour distribuer aux pauvres de la ville de Fréjus, comme l’évêque le jugerait bon.
    Il fut inhumé dans le chœur de sa cathédrale de Sées le même jour, par crainte de la contagion.
    Son corps fut transféré en 1879 dans la nouvelle crypte.
    Deux épitaphes disent à la fois sa générosité et les difficultés qui marquèrent tout son épiscopat :


    Aeternae
    Illustrissimi D.D. Ludovici d’Aquin Sag. Episcopi
    memoriae
    Epitaphium
    Pastores, hic jacet quem non coluistis amicum.
    Hic jacet, o sontes, qui vos paterruit hostis.
    Hic jacet, Urbs, saepe es quem demirata loquentem.
    Hic jacet, o miseri, vobis qui cuncta reliquit.
    Hic jacet, o Superi, citius quem fertis ad astra.
    Flete boni, gaudete mali, non opera diu sors.

    (Epitaphe à l’éternelle mémoire de l’Illustrissime Monseigneur Louis d’Aquin, évêque de Sées. Pasteurs, ci-gît celui que vous n’avez pas honoré comme ami. Ci-gît, ô coupables, celui qui vous effraya comme ennemi. Ci-gît, Ville, celui dont tu as souvent admiré l’éloquence. Ci-gît, ô malheureux, celui qui vous a tout laissé. Ci-gît, ô Dieu, celui que vous avez élevé au ciel. Pleurez, bons ; réjouissez-vous, méchants ; la roue de la destinée tourne.)

    Hic inopium jacet alma parens ; hac morte, viator,
    Ne stupeas, fratres nulla tullisse bona ;
    Cum semper fuerit mater lodovicus egenis,
    Matri succedat pauper inopsque decet.

    (Ci-gît l’illustre providence des pauvres ; voyageur, ne sois pas surpris que par cette mort ses frères n’aient recueilli aucun bien ; puisque Louis a toujours été comme la mère des indigents ; de celui qui fut comme une mère il convient que ce soit le pauvre et le malheureux qui héritent.)
    Bibliographie : Lucien-Victor Dumaine, Mgr Louis d'Aquin, évêque de Séez, 1667-1710, Amat, Paris, 1902

  • André-Hercule de Fleury (1er novembre 1698 - résigne le 3 mai 1715)


    image045Armes : écartelé: aux 1 et 4, d'azur, à trois roses d'or (Fleury); aux 2 et 3, coupé: a. de gueules au lion naissant d'or; b. d'azur plein (la Treille)


    André Hercule de Fleury naquit à Lodève le 22 juin 1653 d’une famille du Languedoc qui n’appartenait pas à la grande aristocratie : son père y était receveur des décimes du diocèse et, à ce titre, avait compris ce que pouvait offrir l’Eglise en matière d’ « ascension sociale », comme nous dirions aujourd’hui, et en connaissait quelques leviers. Il fut baptisé le 14 juillet à l’église paroissiale Saint-Fulcran de Lodève : « le 14 juillet 1653 a été baptisé Hercules de Fluri, fils de noble Jean de Fluri, sieur de Dio, et de dame Diane de la Treille. Son parrain noble Hercules de Tessan, baron de St Geiniès, et sa marraine damoiselle Françoise de Soubès. Naquit le 22° de juin passé. Fabre, curé. ». Troisième d’une famille de douze enfants, il fut destiné à la carrière ecclésiastique, on l’envoya à Paris en 1659 où il fit ses études aux collèges de Clermont, d’Harcourt puis de Navarre, et enfin sa théologie à la Sorbonne où il prit son doctorat.
    Mgr de FleuryIl avait été tonsuré en 1666 et fait chanoine de Montpellier en 1668. En 1679, il est ordonné prêtre. Grâce à la protection du cardinal de Bonzi, il est alors nommé chapelain de la reine Marie-Thérèse et participe comme député du second ordre à l’Assemblée du clergé de 1682. Il devient aumônier du roi en 1683, et abbé de l’abbaye cistercienne de la Rivour, au diocèse de Troyes, en 1686. Lié d’amitié avec Fénelon et Bossuet, l’abbé de Fleury entretient des protections efficaces auprès de M. de Basville, intendant du Languedoc, de M. de Torcy, secrétaire d’Etat, des jésuites même, mais devra attendre encore quelques années une nomination épiscopale, encore s’agira-t-il, vu de Paris, du lointain et modeste siège de Fréjus.
    Elu donc au siège de saint Léonce le 1er novembre 1698, il en reçoit les bulles le 18 mai 1699 et n’est sacré que le 22 novembre 1699 dans l’église des Feuillants, de la rue Saint-Honoré, à Paris par l’archevêque Louis-Antoine de Noailles assisté d’Henri de Feydeau, évêque d’Amiens et François de Clermont-Tonnerre, évêque de Langres. Cette lenteur est due aux protestations réitérées de l’ancien évêque Luc d’Aquin qui s’était déjà élevé contre la nomination de son propre neveu et se considérait toujours comme légitime évêque de Fréjus, mais Innocent XII ne s’y arrêta pas. Louis XIV consulta même Bossuet à propos de ce litige : après une argumentation canonique l’évêque de Meaux conclut : « Ce n’est pas tant M. de Fréjus (Mgr de Fleury) qui a droit par ses bulles d’être sacré, c’est l’Eglise de Fréjus que l’on tache de priver (...) du droit d’avoir un évêque qui lui représente Jésus-Christ. »
    Celui qui par une modestie feinte ou réelle se nommait évêque de Fréjus « par indignité divine » (ou par « indignation divine », expression qu’on lui prête dans une lettre au cardinal Angelo Quirini, ce qui est moins plaisant pour Fréjus...) fit prendre possession de son siège par procureur le 20 décembre suivant et fit personnellement son entrée dans sa ville en mai 1701. Faut-il croire cette mauvaise langue de Voltaire prétendant que dès qu’il avait vu sa femme, il avait été dégoûté de son mariage ? C’était un évêque au visage noble et à l’allure imposante qui venait à la rencontre de son peuple : Saint-Simon dit de lui qu’il avait été « fort beau et fort bien fait dans sa première jeunesse et en a conservé les restes toute sa vie ». Sa modestie et son charme naturel opérèrent immédiatement. Il commença à donner une retraite à ses curés et à célébrer un synode en novembre 1701.
    Il honora ses fonctions pastorales avec zèle et la facilité que lui donnaient ses qualités brillantes. Il porta un soin particulier au recrutement sacerdotal, établit un petit séminaire à Fréjus qui réunit jusqu’à quatre-vingt jeunes et prit des mesures pour y accueillir des candidats déshérités. Il tint chaque année des réunions synodales et tenta à la fois de stimuler le zèle des pasteurs et de moraliser les usages avec une série de mesures qui étonnent aujourd’hui par leur sévérité. Il veilla à la tenue et à l’accessibilité des écoles, en ouvrit une à ses frais pour les jeunes filles à Fréjus, qu’il confia aux Sœurs de Nevers. Sa sollicitude s’étendit encore aux hôpitaux.
    En 1702, il reçoit en son palais le roi Philippe V d’Espagne qui revenait d’Italie.
    image049Monseigneur de Fleury se distingua à l’occasion d’un événement particulier : en 1707, dans le cadre de la guerre de succession d’Espagne, la Provence fut envahie et ravagée par l’armée du duc de Savoie ; alors que Monseigneur Bonnin de Chalucet, à Toulon, travaillait à la défense de sa ville qui résista (il est vrai qu’avec sa flotte, elle était l’objectif majeur de l’expédition), « Monsieur de Fréjus » accueillit et logea dans son palais le prince Victor-Amédée dont les troupes occupèrent la ville, et fit même donner un Te Deum à la cathédrale ! Ses bonnes manières préservèrent la ville du pire, même si Girardin prétend à tort qu’elle n’eut à souffrir d’aucune violence. On imagine qu’on ait eu besoin d’explications à Versailles mais rien ne permet d’affirmer que Mgr de Fleury ait été obligé de se démettre ou menacé alors par la colère du roi. L’aventure est ainsi reprise par le jésuite Charles Frey de Neuville dans son oraison funèbre : « une noble liberté lui concilie son (du duc de Savoie) estime : il refuse de se dire Sujet, & il n’est point traité en ennemi ; il désarme la Victoire, sans se soumettre au Vainqueur : par une conduite de ménagemens que Versailles approuve, par une conduite de fermeté à laquelle Turin applaudit, il signale son zèle pour son Roi, & sauve son Peuple des fureurs de la guerre ».
    L’évêque se rend d’ailleurs à Paris l’année suivante, comme il l’avait fait en 1706 et le fera aussi en 1711.
    Fidèle à protéger et à soutenir son peuple, il se montra encore attentif aux victimes du terrible hiver de 1709, durant lequel même les oliviers furent détruits.
    Il fut un des évêques français qui accepta immédiatement et sans réserves la bulle Unigenitus de Clément XI et la publia : tant à Fréjus qu’au cours de son service auprès du roi, il se montra un infatigable opposant au jansénisme, et toujours avisé, sans être arrivé à s’affranchir d’un gallicanisme qui sent son époque. Ainsi dans sa lettre d’adieu aux Fréjusiens, le prélat conjugue une soumission au pape que contredisent sans cesse les expressions qui en limitent la puissance : « Ne craignons donc point de nous égarer en suivant le guide assuré que Jésus-Christ nous a laissé pour nous conduire. C’est son Eglise, mes chers Frères, et elle n’est autre que son Chef visible marchant à la tête du Corps des Pasteurs, c’est aux Fidèles à lui obéir avec une parfaite soumission. », mais quand il parle de l’Eglise, Fleury donne la priorité à ce qu’il appelle le « Corps des Pasteurs, soutenus de leur Chef » dont l’autorité reste toujours relative à l’accueil de l’épiscopat : « ne serait-il pas plus court de nous en tenir à ce que l’Eglise a décidé, soit dans ses conciles généraux, soit dans ses particuliers, ou dans les Constitutions des Souverains Pontifes, reçues par le Corps des Pasteurs ».
    image051C’est lui qui aménagea la nouvelle porte du baptistère et la fit fermer par l’élégante grille de fer forgé qu’on voit encore aujourd’hui. A Lorgues, pour remplacer la petite église paroissiale, il posa la première pierre de la collégiale Saint-Martin le 15 avril 1704 à laquelle on donna des allures de cathédrale.
    Après quinze ans de pontificat, et avoir essuyé plusieurs refus du roi, il obtint de renoncer à sa charge. Il était instruit depuis longtemps de la volonté qu’exprimera Louis XIV le 23 août dans son deuxième codicille, de lui confier l’éducation du futur roi, voilà pourquoi il négocia la nomination de son successeur qui aboutit en janvier 1715, avant d’annoncer son départ à ses ouailles le 30 avril suivant par la lettre pastorale déjà citée, où il assure qu’il ne les quitte pour aucun mécontentement, n’ayant qu’à se louer de leur amitié et de leur docilité, regrettant ses négligences à leur égard mais pour l’imputer aussitôt à sa « santé presque toujours altérée par le travail » (à quoi un commentateur de l’époque, ironique, ajoute en marge : « Il s’est bien porté à la Cour »...) ; attestant que « le diocèse est exempt du venin de toute hérésie », il y développe une longue exhortation pour mettre en garde contre les pièges du jansénisme et d’ultimes recommandations aux prêtres et aux fidèles, il insiste sur le besoin de prier pour « la conservation du précieux rejetton (sic) qui nous reste d’une tige autrefois si féconde et si florissante (...). Qu’il croisse ce précieux rejetton comme un autre Samuel en la présence du Seigneur, et sous les yeux de son Auguste Bisayeul ».
    Fleury signatureSa résignation sera entérinée en cour de Rome le 3 mai 1715, pour permettre à la fin du mois la préconisation de son successeur. Le 17 juillet, finalement, sa voiture quittera la cité, escortée sur une demi-lieue par le peuple de la ville pleurant son départ et lui souhaitant mille bénédictions.
    Louis XIV, se souvenant de cet évêque modeste et bien élevé qui n’était lié à nulle coterie, avait nommé précepteur de son arrière petit-fils celui qui n’eût longtemps d’autre titre que celui d’ancien évêque de Fréjus (outre ses abbayes de Tournus (1715) et de Saint-Etienne (1721) de Caen).
    Confirmé le 1er avril 1716 par le duc d’Orléans, régent du royaume, dans sa charge de précepteur de Louis XV, il consolida sa position à la cour avec beaucoup de discrétion et d’habileté. Il sut gagner le cœur de son élève et, à partir de juin 1726, fit office de premier ministre bien qu’il refusât toujours d’en porter le titre. Simple « ministre d’Etat », il resta jusqu’à sa mort à la tête des affaires. Evoquant le « gouvernement économe et timide » de celui qu’il appelle « le vieux prêtre », Jules Michelet souligne alors comment l’ex-précepteur du jeune roi « s’empara du roi et du royaume ».L’austérité parcimonieuse qui régla toujours sa conduite ne l’empêcha pas de manifester à plusieurs reprises son intérêt pour Fréjus qui bénéficiera de sa bienveillance et de sa générosité chaque fois que nécessaire.
    Il rétablit le budget de l’État et stabilisa la monnaie, ce qui ouvrit pour le royaume une période de réelle prospérité. Il reprit la politique de Colbert et pacifia dans la mesure du possible le problème janséniste. En revanche, il ne parvint pas à entraver la montée de l’opposition parlementaire. Sa politique extérieure fut marquée par une recherche de la paix et de la stabilité européenne. Entraîné par le roi dans la guerre de Succession de Pologne, il la conclut rapidement par le traité de Vienne de 1738 qui apporta à terme la Lorraine et le Barrois à la France.
    Le 22 avril 1717, il avait été élu à l’Académie française. En 1721, il avait refusé l’archevêché de Reims. image047Benoît XIII le créa cardinal à la demande de son royal élève le 11 septembre 1726, mais Fleury ne se rendit jamais à Rome et, malgré son hostilité constante au jansénisme, se montra assez peu romain. Il présida les assemblées du clergé de 1726, 1730 et 1734. Il fut nommé Proviseur de Sorbonne et du collège de Navarre en mai 1729. « Le cardinal de Fleury fut simple et économe en tout, sans jamais se démentir. L’élévation manquait à son caractère ; ce défaut tenait à des vertus qui sont la douceur, l’égalité, l’amour de l’ordre et de la paix », reconnut Voltaire. Sur le plan politique, son manque de « charisme », son impérieuse rigueur et sa longévité propre à décourager les impatients ne le rendirent jamais populaire. Toutefois, le roi lui fut toujours comme filialement attaché, ainsi que le peuple de Fréjus : en 1737, le conseil de la ville de Fréjus décida qu’une grand-messe serait chantée chaque année, après l’octave de l’Epiphanie, pour la conservation de leur ancien évêque, « le plus grand homme de son siècle, l’ornement et la gloire de cette Eglise, et le restaurateur de la ville » ; elle sera convertie en service anniversaire à sa mort plusieurs années après.
    En effet, celui que l’on appelait « Son Eternité », s’éteint finalement à Issy où il vivait ordinairement dans une simplicité toute sulpicienne, le 29 janvier 1743. Il fut d’abord inhumé dans l’église paroissiale d’Issy, avant que son corps ne soit transporté - ironie du sort - aux côtés de son turbulent prédécesseur Luc d’Aquin, dans l’église de Saint-Thomas-du-Louvre, reconstruite en 1744 et alors placée sous le vocable de saint Louis (détruite en 1811).

    On lit dans le récit de son voyage à Paris la visite qu’en fit en mars 1748 le chanoine fréjusien Jean-Toussaint Cavalier : « Le 13 je fus à Saint Thomas, à présent Saint-Louis-du-Louvre. image053L’église est jolie et très riante mais petite. Le chœur est à la romaine. J’y demandai à voir la sépulture de Mgr le Cardinal de Fleury, on m’y mena. Il est au milieu de la nef sans autre marque de distinction qu’une pierre commune sans épitaphe ni mausolée. Le prêtre me fit voir à côté une chapelle sans autel où l’on devait placer le mausolée qu’on lui destinait mais qui n’a pas été fait. »

    Pour répondre à la volonté du roi de lui élever un tombeau, on avait sollicité quatre sculpteurs qui présentèrent leur projet au salon du Louvre de 1743 : Nicolas-Sébastien Adam qui fut préféré par le public, Edmé Bouchardon, François Ladatte et Jean-Baptiste Lemoyne qui, finalement, le réalisera en 1768 et sera payé par la famille du cardinal...

     

    Son épitaphe :


    HIC JACET ANDREAS HERCULES DE FLEURY S.R.E. CARDINALIS
    ANTIQUUS FOROJULIENSIS EPISCOPUS LUDOVICI XV
    PRAECEPTOR MAGNUS REGINAE ELEEMOSINARIUS REGNI
    ADMINISTER. SORBONNAE PROVISOR. REGIAE NAVARRE
    SUPERIOR. UNUS EX XL. ACADEMIAE GALLICAE VIRIS
    NATUS DIE XXII. M. JUNIJ MDCLIII.
    OBIJT DIE XXIX. M. JANUAR MDCCXLIII.
    DE PATRIA BENEMERITO REX MEMOR. PON. JUSSIT.

    Parmi les épitaphes, on peut encore citer celle, mordante, de son ancien protégé, l’abbé et futur cardinal François Joachim de Bernis, qui ne lui avait pas pardonné d’avoir été ensuite écarté par lui des dignités ecclésiastiques au vu de ses médiocres dispositions spirituelles et qui, avec plus d’une année d’avance suite à une mauvaise plaisanterie, improvisa ces mots : « Ci-gît qui loin du faste et de l’éclat / se bornant au pouvoir suprême / n’ayant vécu que pour lui-même / mourut pour le bien de l’Etat. »
    Mais comment ne pas lui préférer celle qu’avait envisagée Adam pour son monument :

    HOC MONUMENTUM
    REX AMICO
    POPULUS PATRI
    VIRTUS SIBI POSUERE

    (Le roi a fait ériger ce monument à son ami, le peuple à son père et la vertu à elle-même) ?

    Bibliographie : Maxime de Sars, Le Cardinal de Fleury, apôtre de la paix, Paris, Hachette, 1942. In-12 de 252 pages.

  • Joseph-Pierre de Castellane (29 mai 1715 - mort le 21 mars 1739)


    image055Armes : de gueules, au château donjonné de trois tourelles d'or, maçonné de sable, la tourelle du milieu plus élevée que les deux autres
    Devise : May d'hounour que d'hounours.

    Pierre-Joseph de Castellane-Norante, naquit dans le diocèse de Senez d’une illustre famille provençale en 1661. Il était le fils d’Horace de Castellane de Rame de Crottes, baron de Norante, baron de Chaudon, etc. et d’Anne de Bionneau d’Eyragues. Licencié en théologie de la faculté de Paris, ordonné prêtre en 1698, il était chanoine et grand-vicaire d’Aix quand Louis XIV le nomma sans doute d’après la désignation de Fleury, le 11 janvier 1715, à l’évêché de Fréjus (ce fut la dernière série de nominations de ce roi qui concédait en même temps au nouvel élu l’abbaye de Saint-Basle, dans le diocèse de Reims), il en reçut les bulles le 29 mai 1715, et fut sacré à Paris, dans l’église du noviciat des Jésuites, le 30 juin suivant par Mgr Charles de Vintimille, archevêque d’Aix, assisté de Mgr Louis-Pierre de La Tour du Pin-Montauban, évêque de Toulon et de Mgr Charles-François de Châteauneuf de Rochebonne, évêque de Noyon.
    image057Le 22 octobre 1715, il faisait son entrée solennelle à Fréjus. Il convoqua en avril 1716 un synode où il publia un recueil de statuts et de règlements, « moyen très propre de faire observer une exacte discipline». Il fit une première visite pastorale du diocèse qui le conduisit jusqu’en 1718. Son épiscopat fut marqué par la terrible peste de 1720 qui fit des ravages dans le diocèse et qui sollicita sa générosité et son dévouement, même si Fréjus s’en trouva épargnée, ce qui eut pour effet de ranimer sa dévotion à saint François de Paule.
    Ami de la paix, Mgr de Castellane fut mandaté en 1724, avec l’évêque de Viviers, pour rétablir la concorde entre l’abbesse et les religieuses d’Hyères. En 1727, il siège au concile d’Embrun qui condamnera à l’unanimité l’instruction pastorale de l’évêque janséniste de Senez et le suspendra de ses fonctions épiscopales. Veillant à la paix de son troupeau, il souffrit des égarements des Oratoriens qui tentaient de faire du sanctuaire de Cotignac dont ils étaient les gardiens un haut lieu du parti. Alors qu’il avait entrepris une nouvelle tournée pastorale, après avoir gouverné son diocèse avec soin, observant la résidence et montrant une attitude paternelle à l’égard de tous, le bon évêque mourut le 21 mars 1739. Selon les volontés exprimées dans son testament rédigé le 10 décembre 1735, il fut enseveli dans le chœur de la cathédrale de Fréjus, du côté de l’épître : « Le dit Seigneur évêque ordonne qu’il soit inhumé vingt-quatre heures après son décès, sans aucune cérémonie, dans le tombeau qu’il a déjà choisi dans son église cathédrale au pied du trône épiscopal (probablement le caveau des chanoines inauguré en 1636 et redécouvert le 3 décembre 1903), au-dessus duquel il a fait mettre une pierre de marbre sur laquelle le nom du Seigneur testateur et le jour de son sacre se trouvent gravés et sur laquelle ses héritiers feront graver le jour de son décès ». Son corps fut plus tard déplacé au centre du chœur. Ses biens familiaux furent légués au marquis de Castellane, son neveu, le reste partagé entre son séminaire et l’hôpital de Fréjus qu’il avait entourés de ses soins de son vivant.

    Extrait du registre des sépultures :
    « L’an mil sept cent trente neuf le vingt-trois du mois de mars
    Mgr Pierre Joseph de Castellanne evêque et seigneur de Fréjus
    A été ensevely dans cette église cathedrale près le maitre
    Autel accompagné de messieurs du clergé et des corps religieux
    Moy vicaire soussigné présent. Décédé le vingt-et-un dud. mois
    A quatre heures du matin.
    Maunien, vicaire.»

  • Martin du Bellay (16 novembre 1739 - résigne le 4 août 1766)


    image059Armes : d'argent à la bande fuselée de gueules accompagnée de 3 fleurs de lis d'azur en chef, posées 2 et 1, et 3 en pointe posées en orle


    Martin du Bellay naît au château de Claireau, près d’Orléans le 5 mai 1703 de François-René du Bellay et de Marthe-Suzanne de Rochechouart et descend, au 9ème degré, du frère de son lointain prédécesseur Jean du Bellay.
    Il obtient le doctorat en théologie à la faculté de Paris.
    image061Il est nommé par le roi abbé de Saint-Mélaine, à Rennes le 20 mars 1725, mais il n'obtint ses bulles qu'en octobre 1728, et prit possession de son abbaye par procureur le 8 novembre de la même année. Entre temps il avait été ordonné prêtre en 1727, année où il devient aussi prieur commendataire de Combourg.
    Vicaire général de l’archevêque de Tours depuis 1729, il est promu au siège de Fréjus le 16 novembre 1739 (avec nomination en date du 28 mars 1739). Il fut sacré le 13 décembre suivant par l’archevêque de Paris, Charles-Gaspard de Vintimille du Luc, assisté des évêques d’Evreux et de Mâcon. Il fit son entrée à Fréjus le 12 mai 1740.
    image063Mgr du Bellay n’a pas laissé le souvenir d’un prélat sympathique : on lui reprocha ses nombreuses absences, ses allures hautaines et l’emportement de son caractère.
    Sa première visite pastorale ne fut achevée qu’en 1754... Il est vrai que la guerre de succession d’Autriche dont Fleury avait tenté en vain d’éloigner la France affecte particulièrement la Provence, et Fréjus en particulier, au milieu des années 1740. Comme son prédécesseur, Martin du Bellay fit respecter les lois de l’Eglise avec application, y rajoutant nombre d’interdictions et de prescriptions impopulaires dans son désir de réformer les abus. Incommodé par l’insalubrité de Fréjus qu’il n’aimait pas (« J’ai toujours remarqué que l’on faisait beaucoup de sottises à Fréjus quand je n’y étais pas, sans préjudice de celles que l’on fait quand j’y suis » écrit-il le du 8 août 1744), en 1751 Mgr du Bellay se rendit acquéreur de l'immeuble du couvent des Ursulines de Draguignan fermé en 1738, et y entreprit de vastes travaux. Il y dépensa 120.000 livres, nous dit Octave Teissier. De vastes salons aux belles proportions, aux plafonds élevés, décorés de riches tapisseries de cuir doré et de paysages peints à l'huile au-dessus des portes reçurent un mobilier de haute qualité et de bon goût. On garde par exemple la trace de la commande qu’il avait passée en 1750 au peintre Joseph Vernet de deux tableaux représentant un port de mer au clair de lune et une tempête. Durant les quatorze années de son ministère, Mgr du Bellay séjourna ainsi de manière habituelle à Draguignan d’où il administra son diocèse (Il est vrai que la population elle-même s’était éloignée de Fréjus qui avait compté jusqu’à 40 000 habitants et n’en comptait plus que 3000 en 1700 et 2600 en 1750 !). Cela ne l’empêcha pas de porter un jugement sévère sur Draguignan dont les consuls avaient exigé de lui le paiement de la taille pour son palais : « Que je n’entende plus parler en rien de la ville de Draguignan, puisque j’ai été assez sot que d’y aller demeurer et de ne pas profiter du conseil de M. le cardinal de Fleury qui m’avait prédit que je m’en repentirais ». Après son départ, il fit des difficultés à son successeur au sujet de cette résidence dracénoise dont il reprit possession (un arrêt du conseil d’Etat cassa en 1771 la cession qu’il en avait faite au diocèse) pour la vendre finalement à des particuliers !
    Il publia le premier catéchisme du diocèse le 9 août 1753 et, en 1758, son premier Ordo liturgique que nous connaissons, réglant l’essentiel de sa liturgie sur l’usage romain.
    Il fut député de la Province aux assemblées générales du clergé de 1745 et de 1765.
    image065En 1765, il avait donné la tonsure à un fréjusien né quelques dix-sept ans plus tôt et qui fera parler de lui : Emmanuel Sieyès. Retiré à Paris, Mgr du Bellay ne cessa de s’intéresser à lui et de correspondre avec sa famille, alors que son successeur, Mgr de Bausset recevait du Petit séminaire Saint-Sulpice de Paris où il avait été envoyé, cet avertissement : « Vous pourrez en faire un chanoine honnête homme et instruit ... Nous devons vous prévenir qu’il n’est nullement propre au ministère ecclésiastique ». Il semble que Mgr de Bausset ait eu quelque réticence à lui conférer le canonicat que ses vicaires généraux Gros de Besplas et Meffray de Césarges l’engageaient à briguer, tout au plus lui accorda-t-il une expectative sur une stalle de Pignans qu’Emmanuel résignera plus tard à son cadet Jean-François.
    Lassé de sa charge provençale, inquiet de la tournure des évènements (« Je suis trop vieux pour voir ce malheur social »), Mgr du Bellay qui se garda toujours du venin janséniste se démit finalement de son évêché le 4 août 1766, pour aller vivre à Paris.
    Mais il conserva, avec l’abbaye de Mont Saint-Quentin au diocèse de Noyon, qu’il avait reçue en 1748, son titre et ses revenus d’abbé de Saint-Mélaine. Ce bénéfice provincial n’était pas non plus pour lui une résidence puisqu’il loua longtemps son palais abbatial à l'intendant de Bretagne. Il conserva Saint-Mélaine jusqu'en 1770, date à laquelle il consentit à l'union de la mense abbatiale avec l'évêché de Rennes : Mgr de Girac fit part à son chapitre de la bulle d'extinction le 17 décembre 1770.image067

    C’est à Paris où il s’était donc établi qu’il mourut le 19 décembre 1775. Il y fut inhumé dans le caveau des évêques dans l’église Saint-Sulpice.

    Inscription funéraire : Caveau de nos SS. Les évêques (...) Martin Dubellay évêque de Fréjus. Le 19 Xbre 1775. (crypte de l’église Saint-Sulpice, Paris)

  • Emmanuel-François de Bausset-Roquefort (6 août 1766 – dépose sa charge en 1801)

    image069Armes : d'azur au chevron d'or, accompagné en chef de deux étoiles à six rais d'argent et en pointe d'un rocher de six coupeaux de même
    Devise familiale : Sola salus servire Deo.

    image071Emmanuel-François de Bausset-Roquefort naquit le 24 décembre 1731 à Marseille. (La famille de Bausset était établie près d'Aubagne depuis le XIV° siècle. Elle tînt la prévôté du chapitre de la Major de Marseille de 1570 à 1691. Le titre de marquis date de 1736). Il y fut baptisé le lendemain dans l’église Saint-Martin selon les registres de la paroisse : « Dudit jour, Emmanuel-François de Bausset de Roquefort, fils légitime de Mre Michel-Jean-Baptiste de Bausset Duchène, seigneur de Roquefort, et de dame Marie-Thérèze de Gantel-Guitton. Son parrain Mre François de Gantel-Guitton, sa marraine Marie-Anne de Cipières. Par nous, Susan, vicaire. ».
    A peine fut-il prêtre que son oncle paternel, Mgr Joseph-Bruno de Bausset-Roquefort, évêque de Béziers, le fit chanoine et lui donna le titre de grand-vicaire. En 1757, il reçut en commende l’abbaye de Flaran (au diocèse d’Auch). Il obtint la licence en droit civil et droit canon et fut agent général du clergé, charge qui conduit d’ordinaire à l’épiscopat auquel il accéda à l’âge de trente-quatre ans, avec ses bulles de nomination à Fréjus en date du 6 août 1766. Il fut sacré le 31 août 1766 dans l’église Saint-Roch de Paris par Mgr Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, assisté des évêques de Bourges et d’Orléans.
    A Fréjus où il fit son entrée le 28 janvier 1767, il se montra actif et bon administrateur, s’occupant des secours aux pauvres, des détails du service religieux mais aussi de l’assainissement de la ville. Il s’employa à trouver des locaux assez spacieux pour développer son séminaire. Les consuls de Fréjus refusèrent de participer à l’entreprise, mais firent en même temps tout ce qui était en leur pouvoir pour retenir le séminaire dans leur ville : en effet, Mgr de Bausset-Roquefort avait songé un temps au palais de Mgr du Bellay à Draguignan, or il eut la surprise non seulement de voir l’ancien propriétaire s’y opposer mais rentrer de nouveau dans son bien pour le vendre à un particulier, au grand contentement des fréjusiens ! Sur la menace d’un procès, un accord fut trouvé et le nouvel évêque put enfin bâtir ce qui sera le grand séminaire de Fréjus pendant plus d’un siècle. La reconstruction fut achevée en 1776 et l’établissement, placé désormais sous le vocable de l’Immaculée Conception.
    Mgr de Bausset-Roquefort fit le projet de recreuser l’antique port de Fréjus et de le relier à la mer par un chenal pour des raisons de salubrité et pour développer l’activité commerciale en présentant ses plans à l’assemblée provinciale de Lambesc en 1774. En 1779 le roi accorda une remise d’impositions et des aides financières « pour réduire la cause du mal » et « donner à la province et à l’Etat un nouveau port qui serait le plus utile de la Méditerranée après ceux de Toulon et de Marseille ». En 1782, contraint de réviser ses projets en faveur d’un assèchement du port, l’évêque abandonna « tous les droits qu’il pourrait avoir sur les étangs et marais de Fréjus » et des environs. Les travaux commencés furent définitivement stoppés par la Révolution.
    image073Mgr de Bausset-Roquefort publia un nouveau bréviaire et un nouveau missel inspirés de la liturgie parisienne pour les substituer curieusement à ceux de la liturgie romaine alors en vigueur. Il offrit à sa cathédrale, en 1778, le splendide maître autel de marbre, aujourd’hui dans la chapelle du Saint-Sacrement, et qu’il fit placer en avant de l’ancien qui se situait au centre de l’abside. C’est encore Mgr de Bausset-Roquefort qui publia des ordonnances synodales, un catéchisme en 1779 et deux processionnaux, l’un pour sa cathédrale, l’autre pour son diocèse. Il faut certainement reconnaître dans toute cette oeuvre la main du supérieur du séminaire l’abbé Jean-Baptiste Denans, qui n’échappait pas totalement aux influences gallicanes de l’époque. Le dimanche 18 mai 1788 il consacra la collégiale Saint-Martin de Lorgues qui avait bénéficié de la munificence de son prédécesseur, le cardinal de Fleury.
    Mgr de Bausset-Roquefort donna en 1769 image075un canonicat à l’un de ses cousins, Louis-François de Bausset-Roquefort, déjà chapelain à Vidauban, qui deviendra évêque d’Alais et sera créé cardinal le 28 juillet 1817 ; après avoir ordonné prêtre en 1781 un de ses neveux, Pierre-Ferdinand de Bausset-Roquefort, il lui accorda le titre purement honorifique de vicaire général, c’est lui qui deviendra évêque de Vannes, puis archevêque d’Aix. Comme il sera vu plus bas avec Maurine, Mgr de Bausset-Roquefort ne fut pas heureux dans le choix de ses vicaires généraux parmi lesquels on compte le « philosophe » Joseph Gros de Besplas (oncle de Jean-Antoine Roucher, poète guillotiné avec son ami André Chénier) et le mondain Jean-Baptiste Florimond Meffray de Césarges.
    Le besoin d’argent que suscitaient ses nombreuses dépenses et peut-être aussi la perception qu’un monde était en train de passer, l’encouragea à abandonner plusieurs de ses privilèges : il vendit ainsi le château du Castellas à Agay avec ses droits seigneuriaux, les seigneuries des Esclans, de la Baume, de Bagnols, de Fayence et échoua à vendre celle du Puget, mais acheta le monastère de Sainte-Roseline déserté par les Observantins.
    En l’absence du métropolitain, c’est lui qui présida avec dignité, comme plus ancien évêque de la province, la seconde session des Etats généraux du pays et comté de Provence en avril 1789, alors que les élections en vue des Etats généraux du royaume avaient déjà porté à la députation les membres les plus contestataires du bas clergé. Le samedi des Quatre-Temps de la Pentecôte (6 juin 1789) il procède à une ordination dans la chapelle du palais épiscopal d'Aix. 
    On sait comment l’Assemblée nationale vota successivement la mise à la disposition de la nation des biens du clergé (2 novembre 1789), la suppression des ordres religieux et des vœux monastiques (13 février 1790) puis la constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
    C’est à Aix que Mgr de Bausset-Roquefort reçut (à la demande de celui du Var) la lettre du directoire départemental des Bouches-du-Rhône datée du 25 août 1790, lui demandant de prêter le serment et de devenir l’évêque constitutionnel du Var ; la municipalité de Fréjus et l'abbé François Maurine, curé et vicaire général, appuyaient ce projet. Mgr de Bausset répondit le 30 août en promettant de rentrer bientôt, retenu qu’il était par des épreuves familiales et des problèmes de santé.
    Effectivement il arriva dans les premiers jours de septembre à Flassans, chez le prieur Gassier, lui aussi vicaire général ; le 18 septembre 1790 il y célébra l'ordination des Quatre Temps d'automne et ordonna deux prêtres : les abbés Honorat Auriol et Clément Seraillier. Ce fut son dernier acte épiscopal dans le diocèse de Fréjus.
    Le directoire départemental de Toulon insista par lettre du 8 octobre pour que le prélat consentît à exercer ses fonctions dans tout le département en lui laissant huit jours pour répondre ; pressé de toutes parts, Mgr de Bausset répondit le 19 octobre par une missive portée par M. Gassier, dans laquelle il faisait remarquer que "Dieu lui ayant confié l'Eglise de Fréjus, il ne pouvait pas étendre sa juridiction hors des limites de son diocèse sans une mission expresse du souverain pontife, donnée sur la démission des titulaires qui existaient encore".
    L’évêque avait naturellement bien compris qu’il ne s’agissait pas seulement de cautionner un redécoupage administratif au détriment des diocèses supprimés de Toulon, de Grasse et de Vence (sans compter quelques paroisses extraites de ceux d’Aix, Glandèves, Marseille, Riez et Senez) englobés dans la nouvelle circonscription, mais que l’enjeu était celui de l’autorité dans l’Eglise qu’à terme on voulait anéantir.
    Le 22 octobre, le président du district écrivit encore à l'évêque une lettre personnelle pour le presser de venir organiser le clergé selon la loi nouvelle et accorder les dispenses que "les évêques supprimés refusaient de donner". L’évêque lui répondit encore : « Votre premier pasteur sexagénaire, chargé de vous instruire, vous apprend que celui qui commande aux Souverains me défend d’occuper une juridiction qu’il ne m’a pas donnée. » et développa son argumentation dans une longue épître envoyée le 3 novembre à son vicaire général, François Maurine, qui était acquis aux idées nouvelles, où il lui rappelait d'abord les canons 7 et 8 de la 23e session du Concile de Trente sur les pouvoirs d'ordre et de juridiction ; il lui ordonnait ensuite de répandre cette lettre dans tout le diocèse et d'en informer le second curé de Fréjus, l'abbé Héraud : "Pour moi, invariablement attaché à mon devoir, fidèle à la mission qui m'a été confiée, je veillerai sur mon troupeau, je lui distribuerai le pain de la parole, je m'efforcerai de le ramener aux principes de la véritable doctrine qu'on attaque avec un acharnement aussi impie que scandaleux. Malheur à moi si j'entreprenais de faire des fonctions épiscopales, d'exercer le moindre acte d'autorité dans un diocèse où l'Eglise ne m'a pas envoyé, où elle me défend sous les peines les plus sévères d'exercer les fonctions d'évêque... Je vous ordonne de lire cette lettre à votre confrère et à tous les prêtres approuvés de mon Eglise et de la répandre dans mon diocèse, autant qu'il sera possible, en faisant faire des copies. Je vous en fais un devoir de conscience... C'est principalement les prêtres que je dois instruire ; je me persuade qu'on travaille à leur faire illusion, et malheur à moi si je négligeais de les détromper. Vous serez mon organe en leur faisant part de cet exposé simple de la véritable doctrine. Je vous chéris, mon cher curé, en Jésus Christ. »
    Mgr de Bausset, doutant de l'obéissance de Maurine, écrivit spécialement à tous les curés, en les exhortant à se "défier des faux prophètes et à rester fermes dans la foi et l'unité". Une nouvelle tentative faite par le district de Fréjus pour réduire le prélat à sa volonté valut à son diocèse sa touchante lettre d’adieu : « Je vous écris cette lettre, mes chers enfants, devant mon crucifix ; voilà mon guide, voilà mon conseil (...) Vous voudriez donc que je fusse un usurpateur, un schismatique, un ennemi de l’Eglise de Dieu ! Non, jamais je ne trahirai ni mon devoir ni ma conscience. ». Ces dernières lettres étaient déjà écrites d’exil puisque Mgr de Bausset, après s'être arrêté au domaine de Sainte Roseline, près des Arcs, qu’il avait récemment acquis, passa incognito à Fréjus aux premiers jours de novembre et gagna la frontière du Var pour s’installer à Nice.
    Le 22 novembre, l’assemblée administrative de Toulon met ses biens sous séquestre, ordonne la presimage077tation de serment et menace de faire élire un nouvel évêque. Le 26 décembre 1790, Louis XVI se déclare contraint de considérer comme démissionnaire tout ecclésiastique qui n’aurait pas prêté le serment dans la semaine, ouvrant la voie à la guerre qui s’ensuivit à l’encontre du clergé réfractaire. De Nice, Mgr de Bausset multiplie les écrits contre le schisme. Le 28 mars 1791, il s’élève avec force contre l’élection annoncée d’un nouvel évêque, signant ainsi : "Fait à Nice où je suis réfugié pour exercer librement mon ministère, le 28 mars 1791. + Em. Fr. Evêque de Fréjus".

    C’est le 12 avril 1791 que l’assemblée électorale départementale procédait au choix de l’abbé Jean-Joseph Rigouard comme « évêque constitutionnel du Var ».

    De cette époque date la chanson populaire : « Bausset et Rigouard ou les Prélats Rivaux » (sur l’air de « C’est ce qui me console ») :

    1. Chrétiens, deux hommes sont connus
    Ensemble évêques de Fréjus,
    Voilà la ressemblance.
    L'un vient du Pontife Romain,
    L'autre du peuple souverain,
    Voilà la différence.

    3. Chacun d'eux de ses doigts bénis,
    Va, confirmant grands et petits,
    Voilà la ressemblance.
    Quand Bausset chante Alléluia
    Rigouard fredonne "ça ira",
    Voilà la différence.

    5. Tous deux à l'exemple des saints
    Font la guerre aux plaisirs mondains,
    Voilà la ressemblance.
    Mais un jour, fou des rigodons,
    Rigouard danse avec des guenons,
    Voilà la différence.

    7. Selon l’usage, ils ont tous deux
    Des grands vicaires auprès d' eux
    Voilà la ressemblance.
    Ceux de Bausset sont fort pieux,
    Ceux de Rigouard très amoureux,
    Voilà la différence.

    2. Tous deux ont été sacrés,
    Tous deux sont crossés et mitrés,
    Voilà la ressemblance.
    Bausset est humain, bienfaisant,
    Rigouard du club est président.
    Voilà la différence.

    4. « Louez Dieu, n’adorez qu’un Dieu !»,
    Prêchent-ils, tous deux au Saint lieu,
    Voilà la ressemblance.
    Mais Rigouard encense, en païen,
    Quelquefois le bonnet phrygien
    Voilà la différence.

    6. Une fois dans chaque saison
    Tous deux font l'ordination,
    Voilà la ressemblance.
    L’un fait prêtres des gens de bien,
    L'autre, dit-on, plus d’un vaurien,
    Voilà la différence.

    8. Ces pasteurs d'âmes n'ont qu'un but,
    De leurs ouailles le salut,
    Voilà la ressemblance.
    Mais l’un au ciel mène les gens,
    L'autre au diable ses adhérents,
    Voilà la différence.

       

    Pendant que Rigouard faisait son entrée à Fréjus le 26 juin 1791 pour repartir aussitôt siéger à l’Assemblée Constituante, Mgr de Bausset-Roquefort transmettait les brefs pontificaux et publiait ordonnances et instructions pastorales dénonçant l’intrus, retirant aux prêtres jureurs leurs fonctions et recommandant aux fidèles d’éviter d’avoir recours aux schismatiques. « On a beau le répéter pour faire illusion, je n’ai pas abandonné mon diocèse, je veille sur mon troupeau, je pourvois à tous ses besoins spirituels », avait-il écrit : fidèle à sa parole, de Nice « où il est réduit à recevoir de [ses] amis une subsistance journalière », il institue des délégués épiscopaux munis de ses pleins pouvoirs qui épauleront l’héroïque mission des prêtres réfractaires.
    Mais bientôt, on ne fut plus en sécurité même au-delà des frontières. Le 28 septembre 1792, le général d’Anselme passait le Var à la tête d’une armée de 12 à 15 000 hommes. Averti, Mgr de Bausset, quitta en fin de journée le logement qu’il occupait avec sa sœur à Nice, pour partir à pied avec la seule compagnie de son domestique du nom de Sicard sur le chemin qui conduisait au col de Tende, au milieu d’une multitude de personnes fuyant l’avancée des troupes révolutionnaires. Entre l’Escarène et Sospel, il fut rejoint par d’autres clercs du diocèse. Sans prendre de repos durant la nuit, ils atteignirent Saorge au soir du samedi 29 septembre. Ayant espéré y trouver un peu de repos, ils durent repartir jusqu’à Fontan où l’arrivée de la troupe les força à reprendre la route pour arriver à Tende aux premières heures du dimanche. Là, l’évêque de Fréjus « qui n’avait pas le courage de parler » partagea quelques heures de repos avec une multitude d’hommes et de femmes sur des matelas étendus sur le pavé d’une auberge. Au matin de ce dimanche, il assista à la messe de la paroisse dont le curé non seulement refusa d’accueillir le prélat mais lui reprocha encore d’être français et de n’avoir pas prêté le serment ! Plus charitable, une femme du village lui offrit l’hospitalité jusqu’au mercredi suivant où le temps leur permit de franchir le col. Le soir ils étaient à Limone. De là, Mgr de Bausset gagna Fossano et demeura dans le Piémont toute l’année 1793.
    image079Devant les nouvelles menaces d’une invasion française, l’évêque profita le 7 mai 1794 d’une barque affrétée sur le Pô par la famille de Mazenod pour gagner les Etats de l’Eglise. Saint Eugène de Mazenod raconte la scène dans ses mémoires : « Mes parents eurent la consolation d’embrasser plusieurs de leurs amis, tels que Mgr de Bausset, évêque de Fréjus, et M. le marquis de Grimaldi. Ils versèrent en commun quelques larmes sur leur situation, se consolèrent mutuellement, et l’on donna le signal du départ pour se rendre ensemble à Ostiglia, pays d’exécrable mémoire, où tous nos pauvres émigrés furent traités comme des gens suspects dont il fallait se méfier », après d’autres étapes moins douloureuses, Mgr de Bausset se sépara de la famille pour gagner Ferrare dont l’évêque, le cardinal Mattei, l’accueillit chaleureusement : « Mes vœux sont satisfaits, puisque je possède enfin l’un de ces prélats de l’Eglise gallicane, qui ont mieux aimé abandonner leur fortune, leur patrie et s’exposer à toutes les rigueurs de la privation, plutôt que de manquer à la foi de Jésus-Christ. »
    Une nouvelle fois, l’approche de l’invasion française contraignit l’évêque à reprendre son errance : il se rendit à Venise où il rédigea le 18 mars 1797 son testament qui révèle la scrupuleuse délicatesse de son âme : « Je reconnois qu’en punition de mes péchés et de mon peu d’attention soit à la disposition de mes revenus, soit à remplir les augustes fonctions d’apôtre de J.-C. dont malgré mon indignité j’ai été honoré, Dieu a permis dans sa miséricorde purement gratuite en ma faveur, que je fusse privé des biens de la terre qu’il m’avoit confiés ; je le remercie de son excessive bonté, d’avoir pris soin d’un misérable pécheur tel que moy, et de l’avoir élevé à un degré d’honneur tel, qu’il m’ait uni, en quelque chose, aux privations et aux tribulations de mon Sauveur et de ses apôtres, selon la promesse qu’il a fait à ses vrais et fidèles serviteurs, qui ont marché selon ses voyes constamment et sans reproches (...) Je voudrais, s’il était possible, être enterré dans le cimetière de l’hôpital le plus voisin du lieu de mon décès et comme les pauvres dudit hôpital, afin d’être plus particulièrement réuni aux membres de J.-C. dont il a daigné me rapprocher par sa miséricorde, durant les derniers moments de mon exil, et pour la juste punition de mes fautes et de mes crimes. »
    image081Il ne fut probablement pas témoin de l’élection de Pie VII à Venise, le 14 mars 1800, puisque le 18 il ajoutait un codicille à son testament dans la ville de Novi, sur la côte dalmate où Mgr Jesich, évêque de Senj-Modruš, lui donna des preuves touchantes de sa bienfaisance et de sa vénération, tout comme l’archevêque de Kalocsa, Mgr Kollonitz.
    Le premier parmi les évêques de l’Ancien Régime dit-on, il remit sa démission à Pie VII selon ses vœux exprimés par le bref Tam multa du 15 août 1801.
    C’est dans une situation voisine de la misère que l’évêque passa les derniers moments de sa vie terrestre : « Je préfère cent fois et mille fois, disait-il, coucher ici dans un galetas et aller au ciel en souffrant, que d’avoir dans mon évêché un lit somptueux et trente ou quarante mille livres de rente, en oubliant le ciel et risquant mon salut. ». Il consacrait à la prière la totalité de ses journées en ajoutant encore à ses souffrances des mortifications volontaires (le cilice et la discipline dont il usait alors furent conservés et plus tard exposés sous son portrait au séminaire de Fréjus). Le vénérable prélat s’éteint le 10 février 1802 dans la ville de Fiume (aujourd’hui Rijeka). L’assistaient les abbés Gagnard qui lui donna la dernière absolution, Gassier et Henry, qui ne l’avaient jamais quitté, ainsi que Sicard, le fidèle serviteur. C’est en partie avec leurs petits emplois - en donnant notamment des leçons de français - qu’ils avaient pu subvenir aux besoins essentiels de leur évêque.
    image083Le 12 février on chanta une messe solennelle pour lui avec orgue et chanoines chapés dans la principale église de la ville, devenue aujourd’hui la cathédrale Saint-Guy de Rijeka et c’est là que furent célébrées ses funérailles le 18 février où la population qui le tenait pour un saint l’accompagna dignement ; il fut inhumé au pied de l’autel de saint François Xavier. L’évêque du lieu, Mgr Jesich, fonda un service anniversaire pour le repos de son âme.

    Une épitaphe fut placée au-dessus de la tombe, dont le texte fut repris quelques années plus tard pour la plaque de marbre posée dans la cathédrale de Fréjus par les soins de son neveu, et qui rappelle le souvenir du sacrifice consenti par son dernier évêque d’Ancien Régime :

    D.O.M.
    MEMORIAE
    EMMANUELIS FRANCISCI
    DE BAUSSET ROQUEFORT
    QUI
    PRO ECCLESIA DEI ET RELIGIONE CAUSA
    AB FOROJULIENSI SEDE
    QUAM
    ANNUS XXXVII DIGNISSIME OCCUPAVIT
    INIQUITATE TEMPORUM EJECTUS
    EXCUSSO ETIAM PULVERE PEDUM
    IN DIVINAE PROVIDENTIAE SINUM SE CONJICIENS
    EXILIUM
    TAMQUAM PASTORALIS OFFICII DEBITUM
    SUSCEPIT
    CURAMQUE SUI GREGIS IN MANIBUS
    SSMI D PAPAE PII VII DEPONENS
    SANCTISSIME OBIIT
    FLUMINE ANNO MDCCCII X FEBR
    VIXIT ANNOS LXXI MENS I DIES XVIII
    SEPULTUS IN ECCLESIA S VITI
    PIISSIMO ET DILECTISSIMO AVUNCULO
    MOERENS POSUIT
    PETRUS FERD DE BAUSSET ROQUEFORT
    ARCHIEPISCOPUS AQUENSIS
    ANNO DNI MDCCCXXI

    image085(A Dieu très bon et très grand (Deo optimo maximo). A la mémoire d’Emmanuel-François de Bausset Roquefort qui pour la cause de Dieu et de la religion, chassé par l’iniquité des temps du siège de Fréjus qu’il avait très dignement occupé durant trente-sept ans, se jetant dans le sein de la divine Providence et secouant la poussière de ses pieds, soutint l’exil comme le tribut du service pastoral. Ayant déposé le soin de son troupeau entre les mains du Très Saint Père le pape Pie VII, il mourut très saintement à Fiume le 10 février de l’an 1802. Il vécut 71 ans 1 mois et 18 jours. Il fut inhumé dans l’église Saint-Guy. A son oncle très pieux et très aimé Pierre Ferdinand de Bausset Roquefort archevêque d’Aix a posé (cette plaque) en le pleurant l’an du Seigneur 1821.)