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Pierre Blacas (1766-1845)

Pierre Blacas naît à Vence le 13 mai 1766. Il est porté le jour même sur les fonts baptismaux par son père François, trésorier de la ville. Par permission spéciale du Grand vicaire, son parrain est un prêtre : l’abbé Pierre Malivet.

Il reçoit lui-même le sacerdoce le 7 juin 1790, il est aussitôt nommé vicaire à La Gaude. Contrairement à son curé, et conformément aux indications de l’évêque de Vence, Mgr Pisani, il refuse de prêter le serment constitutionnel en novembre 1791 et se retire dans sa famille, non sans être dénoncé à plusieurs reprises comme contre-révolutionnaire par le club jacobin. Sa mère, Anne Carbonnel, fervente catholique qui conseillait de ne pas s'adresser aux prêtres assermentés, n’avait pas craint d’affirmer au sujet de son fils : "S'il est mis à mort par le bourreau, j'irai teindre mon mouchoir dans son sang et j'aurai l'honneur d'être la mère d'un martyr", ce  qui lui valut quelque temps de détention dans les prisons de Draguignan…

Le danger se fit bientôt plus menaçant : le 29 décembre 1791 une dénonciation accusa l’abbé Blacas "d'avoir enseigné à des écoliers des commandements qui prêchaient l'intolérance et le fanatisme". Le 10 août 1792, il émigra donc à Nice, de là passa en Italie et se rendit à Rome auprès de Mgr Pisani, son évêque, qui s'y trouvait depuis le début de l’année. II fut ensuite envoyé à Bologne où il vécut trois ans.

Dès que les temps le permirent, l'abbé Blacas fut délégué par Mgr Pisani pour y accomplir en secret un ministère de réconciliation auprès des repentis et pour y maintenir la foi dans toute la région. C’était durant l'été 1795. Muni par Mgr Pisani des lettres officielles de vicaire général et de longues recommandations pour réconcilier prêtres et fidèles ainsi que pour administrer les sacrements, l’abbé Blacas devaitaussi se mettre en rapport avec tous les insermentés qui accomplissaient dans le ci-devant diocèse de Vence un ministère clandestin. En voici le début : « L'ignorance où je suis des dispositions personnelles et locales de mes diocésains, m'oblige à ne donner au digne M. Pierre Blacas, prêtre de Vence, qui va se consacrer au salut de leurs âmes, que des règles générales sur les points les plus critiques qui pourraient embarrasser l'exercice de son ministère, et sur l'administration des sacrements sous le régime d'une domination peut-être plus vexatoire que tolérante. Ses lumières et sa sagesse en feront une application utile. » Suivaient des conseils pratiques : « Nous recommandons au digne abbé Blacas de se pourvoir avant d'entrer en France, d'huiles saintes, d'une pierre sacrée, d'une petite boite en argent pour y placer la sainte Eucharistie, d'un calice facile à se démonter en plusieurs pièces, d'un rituel, d'un bréviaire, et d'autres petits meubles ou nécessaires ou utiles pour le service divin. On doit savoir qu'en cas d'insuffisance d'huiles saintes, on peut, avant qu'elles soient épuisées, les nourrir d'huile bonne non bénite, toujours en petite quantité, et ainsi successivement tant que le besoin l'exige... »

Muni de tous les pouvoirs et guidé par ces directives, l'abbé Blacas exerça son ministère à Vence et dans la région sous un déguisement, comme le firent presque tous ses confrères des autres diocèses ayant dans la clandestinité les mêmes responsabilités. Dans la saison d'hiver et au moment de la trituration des olives, il allait la nuit visiter les malades en portant sur son épaule une outre pleine d'huile, comme s'il sortait du moulin. Sa présence ne passa pourtant pas inaperçue, et le 19 décembre 1796 (29 frimaire an V…), le ministre de la police écrivait au commissaire du département :

« II résulte, citoyen, de la déclaration faite le 1er frimaire par le commissaire Muraire de la commune de Paul du Var au commissaire de ce canton, et dont vous avez eu connaissance, que la commune de Vence est entièrement livrée au fanatisme et à l'intolérance religieuse ; l'abbé Blacas, émigré rentré, est l'un des principaux moteurs de ce foyer contre-révolutionnaire. Les faits plus circonstanciés de cette déclaration méritent donc, citoyen, la plus grande surveillance de votre part. Je vous charge, en conséquence, de prendre de suite toutes les mesures possibles pour faire arrêter cet émigré, le livrer aux tribunaux, et ne négliger en même temps aucun des moyens qui peuvent tendre à détruire les fausses impressions que ces hypocrites peuvent avoir répandues dans le peuple, rétablir aussi l'ordre dans cette commune, y assurer l'exécution des lois et notamment de celles des 7 et 10 vendémiaire sur la police des communes et du culte. Vous m'informerez avec exactitude du succès de vos démarches. Salut et fraternité. Signé : Cochon" (sic…).

Malheureusement, les conditions de son ministère pendant ces sombres années jusqu'au concordat, n’ont pas permis de nous en abandonner beaucoup de traces. On sait cependant qu’il exerça une grosse influence dans le secteur dont il avait la charge. Très soutenu par un grand nombre de fidèles, il put organiser chez les bons paroissiens des célébrations multiples et fut le chef incontesté d'un réseau de prêtres clandestins. L'instruction religieuse ne cessa d'être donnée à la jeunesse et les sacrements administrés à tous : en font foi les registres de catholicité tenus clandestinement pendant cette période. Il put recevoir la rétractation de quatre confrères et les relever des censures encourues.

A la signature du concordat, il sortit de la clandestinité et s’adressa au cardinal Caprara pour éclaircir sa situation dans un diocèse qui n’existait plus et dont l’évêque n’avait pas été encore réintégré. Le Légat pontifical auprès du gouvernement français lui renouvela toute sa confiance et l’engagea alors à poursuivre son ministère dans l’attente d’une situation définitive. C’est de La Colle où il s’était établi qu’il écrivit à son nouvel évêque, Monseigneur Champion de Cicé, archevêque d’Aix et des anciens territoires des diocèses provençaux supprimés, dès son arrivée en mai 1802 : « Chargé depuis sept ans du gouvernement de ce diocèse par M. de la Gaude qui m'éclairait de ses conseils par des lettres fréquentes et m'aidait à porter un fardeau qui aurait été au-dessus de mes forces, je croyais en être déchargé par sa démission, mais Son Eminence, Mgr Caprara, m'enjoignit de le gouverner jusqu'au nouvel ordre des choses. Le voilà arrivé : je viens donc vous prier de me décharger du soin de ce diocèse ; si vous en disposez autrement, je recevrai vos ordres avec respect et je les exécuterai ponctuellement. »

A la même date, son ancien évêque, lors d’une audience auprès du pape lui demande une relique et un chapelet, comme il l’écrit au cardinal Consalvi,  « pour le sieur Blacas, prêtre, mon préposé à Vence, qui depuis sept années y a exercé personnellement sous moi l'administration de mon diocèse, avec le plus grand zèle, la plus ferme constance, exposé nuit et jour aux périls de tout genre ; qui y a maintenu la foi avec tant de succès que dans ma ville il n'y avait que cinquante schismatiques et un seul prêtre de ce mauvais parti. Je ne puis reconnaître, attendu mon impuissance, des services si héroïques ; mais, en lui envoyant ce présent du Saint Père, j'acquitterai ma dette, et ce prêtre aura quelque témoignage d'approbation de sa conduite si honorable et si utile pour l'Eglise... »

Blacas rencontra son nouvel archevêque à Antibes peu de temps après et dut se justifier face aux critiques de ceux qui voulaient rentrer en cour en dépit de leurs mérites. Son prestige était pourtant immense auprès de la population. Il tint à poursuivre humblement un ministère itinérant de prédication auprès des familles et dut accepter en 1807 le poste de premier vicaire de Vence. C’est à ce titre qu’il fonda le petit séminaire de la ville et en fut le premier supérieur.

Après le rétablissement du diocèse de Fréjus, Vence lui fut incorporé et l’abbé Blacas devint chanoine honoraire dès la première promotion de 1823. Après l’avoir décliné, il accepta la fonction de curé de Vence le 27 avril 1825.

A la mort du chanoine Saurin en décembre 1826, Mgr de Richery appela aurès de lui le chanoine Blacas, fin février 1827, et lui confia les fonctions de vicaire général du diocèse de Fréjus, l'obligeant à quitter sa chère ville de Vence. Il accepta cette charge par devoir, et la mena à bien jusqu'au décès de Mgr Michel qui l’avait maintenu auprès de lui durant tout son épiscopat et l’avait promu chanoine titulaire en 1843. Quand il mourut, le 22 février 1845, le chanoine Blacas, fatigué et malade (il avait 79 ans), retourna dans sa patrie. Il ne profita pas longtemps de sa retraite puisqu’il mourut à Vence quelques semaines plus tard, le 28 avril 1845.

Sa mémoire fut en vénération pendant des décennies, et c'est à juste titre qu'on put écrire qu'il fut "une gloire du diocèse" et le qualifier de "confesseur de la foi".